Mais l'âme, toute divine qu'elle soit, n'étant pas Dieu et ne pouvant pas, comme Dieu, tirer d'elle-même son être et sa substance, se nourrit du monde extérieur et nourrit à son tour le monde extérieur d'elle-même. Elle subit et elle exerce une pression ou impression universelle de toutes les choses et sur toutes les choses avec lesquelles elle est en communication par ses organes matériels, distincts, mais immergés dans l'océan des êtres appelés intellectuels.
L'âme est semblable, si vous voulez, à ces molécules de l'air ou de l'eau qui ont chacune une configuration propre et isolée, mais qui font partie cependant de l'élément eau ou de l'élément air, qui exercent chacune leur pression relative sur l'élément tout entier, et qui subissent à leur tour la pression de chaque vague de la mer ou de chaque mouvement de l'éther. Telle est l'âme, si je me fais bien comprendre.
IV
Les organes passifs et actifs de cette pression mutuelle de l'âme sur le monde visible et du monde visible sur l'âme de chacun de nous sont nos sens. Ces sens sont les liens des deux mondes: le monde intellectuel et le monde matériel. Semblables à des interprètes que nous employons dans les pays étrangers pour communiquer avec les hommes et les choses du pays, ils nous traduisent la matière en idée et l'idée en matière. Voilà la fonction des sens.
Dieu, dans son économie divine et pour des desseins que nous ne savons pas, n'a donné qu'un petit nombre de ces sens à l'âme pour la mettre en rapport de jouissance ou de souffrance avec le monde matériel. L'âme pourrait en avoir des milliers, et sans doute elle en aura un jour un nombre infini. C'est un édifice obscur ou à demi-jour dans lequel l'architecte n'a percé que cinq fenêtres, mais où la lumière entrera à torrents quand les murailles tomberont sous la main divine de la mort.
En attendant, plus nos sens bornés à ce petit nombre communiquent d'impressions du monde extérieur à l'âme, plus l'âme est âme, c'est-à-dire plus elle perçoit, plus elle exerce de pression du monde extérieur sur elle-même et d'elle-même sur le monde extérieur. Sa puissance s'accroît de tout ce qu'elle perçoit et de tout ce qui se produit d'idées ou de sentiments en elle par ces perceptions.
Indépendamment de toutes ces impressions spontanées que la nature, sans l'assistance d'aucun art, produit sur l'âme, les arts, c'est-à-dire cette multiplication des effets de la nature sur les sens (car un art n'est que cela), les arts, disons-nous, multiplient à l'infini ces impressions de l'âme. Les arts mêmes ne paraissent avoir été accordés à l'homme que pour accroître indéfiniment cette puissance d'impressionnabilité, d'idées, de sensations, de sentiments, dans l'âme de l'homme. Si je pouvais, pour me rendre plus intelligible, employer ici un terme de médecine, je dirais que dans ma pensée les arts ne sont que les excitants, les grands et énergiques CORDIAUX de l'intelligence et du sentiment par les sens.
Il y a autant d'arts qu'il y a de sens pour l'homme; chaque sens a le sien. Les sens de la parole, de l'oreille et des yeux, sont les plus puissants parmi ces organes qui mettent l'âme en rapport avec le monde extérieur; aussi l'art de l'éloquence ou de la poésie est-il le premier des arts, celui qui exerce le plus d'empire sur nous-mêmes ou sur les autres hommes, l'art de modifier l'âme elle-même par la parole écoutée, ou l'art de modifier l'âme des autres hommes par la parole proférée. Aussi remarquez que c'est l'art où la matière a le moins de part, l'art pour ainsi dire tout spiritualiste, l'art frontière entre l'âme évoquée et les sens évanouis. Dieu seul a pu créer et peut expliquer ce phénomène du sens immatériel contenu dans la parole matérielle ou contenu dans les lettres, signes hiéroglyphiques que la matière fait à l'esprit.
V
Après cet art suprême de la parole parlée ou écrite, qui est l'art de la langue, l'art des lèvres, l'art de ce sens appelé la bouche, OS, l'art de l'éloquence, viennent les arts de l'oreille et des yeux: la musique et la peinture. L'un est l'art de multiplier les impressions de l'âme par les sons; l'autre est l'art de multiplier les impressions de l'âme par la vue, par les formes, par les couleurs, par les illusions que le dessin des contours, l'ombre et la lumière, les teintes, les nuances imitées de la nature font sur les yeux.