Il me serait difficile d'assigner la prééminence entre ces deux arts de la musique ou de la peinture; cette prééminence me paraît même devoir être toute personnelle dans celui qui préfère la peinture à la musique ou la musique à la peinture. Elle doit résulter, pour le musicien, d'un organe plus perfectionné de l'oreille, qui lui fait percevoir plus complètement qu'à un autre homme les modulations des sons dans la nature sonore; elle doit résulter pour le peintre d'un organe plus perfectionné de l'œil, qui lui fait percevoir plus de formes et plus de couleurs dans la nature visible. Tel art, tel organe; la vocation n'est qu'un organisme plus accompli.
Rossini et Mozart devaient avoir une oreille infiniment mieux construite que celle du forgeron qui bat le fer sur l'enclume retentissante; Raphaël ou Titien devaient avoir l'œil du lynx avec la transparence et l'éblouissement du kaléidoscope aux mille groupements de forme et aux mille nuances du coloris.
S'il s'agissait de moi personnellement, j'avouerais que je préfère la musique à la peinture, sans doute parce que la nature m'aura doué d'une oreille plus sensible que le regard. Cette sensibilité de l'oreille dans mon organisation est telle que j'entends, malgré moi, dix conversations à la fois entre des groupes qui parlent à voix basse dans une réunion d'hommes agités, et que je distingue, dans un souffle de brise tamisé par les feuilles d'arbres en été, toutes les notes, toutes les mélodies et toutes les harmonies d'un orchestre à cent instruments.
S'il me fallait cependant chercher d'autres raisons de cette préférence personnelle pour la musique sur la peinture, j'en trouverais peut-être encore de plus motivées dans l'essence même de ces deux arts. Ainsi je dirais que la musique est de tous les arts celui qui se rapproche le plus de la parole, l'art suprême; que la musique est presque la parole, et quelquefois plus que la parole; car, si elle ne précise pas les idées dans des lettres, elle suscite des sensations et des sentiments illimités dans des sons.
Je dirais de plus que la musique est un mouvement, une locomotion de l'âme par l'oreille, qui vous saisit, vous emporte, vous transporte, vous exalte en croissant jusqu'au vertige, jusqu'au délire, et que la peinture est immobile et uniforme comme la matière inanimée. Je dirais encore que la peinture est une illusion du pinceau, une comédie sur la toile, qui vous montre des saillies où tout est plat, des formes où il n'y a que des ombres, tandis que la musique est une réalité. On me répondrait que la musique passe et que la peinture demeure, que la musique est un instant et que la peinture est une éternité, et je ne saurais plus que dire. Ne déterminons donc pas la prééminence entre ces deux grands arts; cette prééminence est en nous et non dans l'art lui-même: à chacun son goût, à chacun son art. Qui osera prononcer entre Rossini et Raphaël? Jouissons des deux tour à tour; voilà la vraie préférence.
VI
Quels sont les procédés de la peinture sous la main des suprêmes artistes du pinceau? Elle prend une toile chez le tisserand, elle prend une conception dans sa pensée, elle broie des couleurs sur une palette, elle trempe un pinceau dans les mille teintes de cette palette, et elle transporte, sur sa toile d'abord, le dessin des contours extérieurs des objets, hommes ou paysages, qu'elle a d'abord délinéés dans sa propre imagination; puis elle colorie, en imitant les artifices et les effets d'optique qu'elle a étudiés dans la nature, les objets qu'elle veut produire ou reproduire aux yeux.
Ce n'est pas tout, car ce n'est pas assez; un peintre n'est pas seulement un copiste, c'est un créateur. De même qu'un musicien ne serait pas un artiste s'il se bornait à imiter, à l'aide d'un orchestre, le bruit d'un chaudron sur le chenet ou du marteau sur une enclume, de même un peintre ne serait pas un créateur s'il se bornait, comme un photographe, à calquer la nature sans la choisir, sans la sentir, sans l'animer, sans l'embellir. C'est cette servilité de la photographie qui me fait profondément mépriser cette invention du hasard, qui ne sera jamais un art, mais un plagiat de la nature par l'optique. Est-ce un art que la réverbération d'un verre sur un papier? Non, c'est un coup de soleil pris sur le fait par un manœuvre. Mais où est la conception de l'homme? où est le choix? où est l'âme? où est l'enthousiasme créateur du beau? où est le beau? Dans le cristal peut-être, mais à coup sûr pas dans l'homme. La preuve, c'est que Titien, ou Raphaël, ou Van-Dyck, ou Rubens n'obtiendront pas de l'instrument du photographe une plus belle épreuve que le manipulateur de la rue. Laissons donc la photographie, qui ne vaudra jamais dans le domaine de l'art le coup de crayon inspiré et magistral que Michel-Ange, en visitant Raphaël absent, laissa de sa main sur le carton des noces de Psyché, contre la porte de l'atelier de la Fornarina! Le photographe ne destituera jamais le peintre: l'un est un homme, l'autre est une machine. Ne comparons plus.
VII
Le beau est donc l'objet poursuivi par le peintre, soit dans la figure, soit dans le paysage.