Or qu'est-ce que le beau? Nous vous l'avons dit vingt fois dans ce Cours à propos de la littérature écrite; il faut le redire à propos de la littérature peinte. Le beau, c'est la partie divine de la création; le beau, c'est, dans les formes, dans les expressions, dans les couleurs comme dans la pensée, ce je ne sais quoi de supérieur à la nature, quoique naturel cependant, qui, tout en reproduisant la nature, la transfigure comme un miroir embellissant en une perfection supérieure à la perfection et en une vérité idéale supérieure à la vérité matérielle. Le beau, en un mot, c'est le rêve de l'artiste achevant par l'imagination l'œuvre de Dieu.

Tout art véritable a pour objet le beau; celui qui en approche le plus dans les actes est le héros, le saint, le martyr; celui qui en approche le plus dans l'éloquence ou dans la poésie est le maître de la raison, du cœur ou de l'imagination des hommes; celui qui en approche le plus dans la langue des sons est le sublime musicien; celui qui en approche le plus dans la langue des formes et des couleurs est le plus grand peintre ou le plus grand sculpteur.

L'école matérialiste moderne, qui parle de l'art pour l'art, qui prétend le réduire à un calque servile de la nature, belle ou laide, sans préférence et sans choix, qui trouve autant d'art dans l'imitation d'un crapaud que dans la transfiguration de la beauté humaine en Apollon du Belvédère, qui admire autant un Téniers qu'un Raphaël, cette école ment à la morale autant qu'elle ment à l'art; elle place le beau en bas au lieu de le placer en haut: c'est un sophisme; le beau monte et le laid descend; l'art véritable est le Sursum corda des sens de l'homme comme la vertu est le Sursum corda de l'esprit et du cœur. L'artiste dont les œuvres expriment le plus de ce Sursum corda, de cette réalisation de l'idéal par la parole, les sons, les couleurs, les formes, est le plus véritablement artiste entre tous les artistes. Le beau est la vertu dans l'art.

Mais à quoi bon raisonner contre ces théoriciens à contre-sens de la nature? Ne vous sentez-vous pas matérialisés devant une imitation littérale et prosaïque de la matière? Ne vous sentez-vous pas divinisés devant une poésie, une musique, une peinture, une statue, un temple dont la beauté vous élève de la fange à l'idéal Ne vous écriez-vous pas: C'est divin! Pourquoi? Parce que la partie divine de la nature, l'idéal ou le beau, éclate davantage dans l'œuvre de l'artiste, et que vous sentez plus de Dieu dans la pensée et dans la main de l'homme qui a écrit, chanté, peint ou sculpté ce chef-d'œuvre. Le plus grand artiste en tout genre n'est donc pas celui qui manie avec le plus d'habileté technique la phrase, le son, le pinceau, le marbre, mais celui qui exprime le plus de cette essence divine, le beau, dans ses ouvrages.

VIII

Nous savons peu de chose de la musique de l'antiquité; nous savons un peu plus, mais pas beaucoup plus, de la peinture: le vent emporte le son, la poussière ronge la toile, la fresque périt avec l'édifice. La sculpture seule subsiste éternellement, parce que le marbre et le bronze sont éternels; les vestiges de la sculpture antique que nous possédons ou que nous retrouvons tous les jours dans les deux patries du beau, l'Asie et la Grèce, sont des exemplaires de perfection devant lesquels pâlit l'art moderne. L'œil et l'esprit s'abîment d'admiration à la vue de ces marbres; un groupe de Phidias détaché des bas-reliefs du Parthénon d'Athènes et transporté dans les musées de Londres par lord Elgin, ce missionnaire de l'art indignement calomnié, fait mesurer à l'esprit des distances incalculables entre la perfection de l'antiquité et la décadence des modernes.

Michel-Ange seul, par les gigantesques créations de son ciseau, proteste contre cette décadence; mais Michel-Ange n'est qu'un prodige de la nature, il n'est pas une école. Depuis Jean Goujon en France et Canova en Italie, nous sommes à cet égard dans ce qu'on appelle une renaissance de la sculpture. David, qui vient de mourir, génie plus romain que grec, n'a pas emporté son marteau; de jeunes émules rêvent le beau moderne sur sa tombe, et le rêve dans l'art précède toujours le réveil. Nous allons en parler bientôt à l'occasion de la littérature en marbre, la sculpture.

IX

Quant à la peinture, nous n'avons point d'objet de comparaison entre les anciens et les modernes; nous ne pouvons donc rien affirmer sur la prééminence d'Athènes, de Rome ou de Paris; seulement, comme il est certain que les arts ainsi que les idées ont ordinairement leur équilibre, et, marchant du même pas dans une même civilisation, prennent à peu près le même niveau dans les mêmes siècles, il est probable que de très-grandes écoles de peinture étaient contemporaines de ces grandes écoles de sculpture à Athènes, au siècle de Périclès. La religion de l'Olympe entraîna tout dans son écroulement devant la religion du Calvaire. Le mobilier du vieux monde périt avec les édifices sacrés publics ou privés; l'art de la peinture périt tout entier dans cette métamorphose de la terre et du ciel.

On le voit renaître peu à peu pendant les dix premiers siècles, quand on visite l'Orient dans ce qu'on appelle la peinture byzantine. Ces peintures, dont on voit les plus vieux vestiges à Sainte-Sophie de Constantinople, sont barbares comme le temps; c'était la littérature des yeux d'un peuple usé et retombé dans l'enfance d'esprit. On n'y sent aucune réminiscence de la Grèce policée; on dirait qu'une invasion de races nouvelles a effacé tous les vestiges du génie des Phidias ou des Zeuxis et que des mains scythes ou gauloises ont arraché rudement le ciseau et le pinceau aux mains des suprêmes ouvriers du beau.