Ce n'était pas en Asie, ce n'était pas en Égypte, ce n'était pas même en Grèce que la peinture devait renaître; elle resta quatorze siècles dans cette seconde enfance. C'est toujours une religion qui enfante un art; il n'y a que ces grands mouvements de l'esprit humain qui soient de force à surexciter et à concentrer assez les puissances vitales de l'imagination des hommes pour leur faire produire ces monuments populaires de la poésie, de la musique, de la peinture, de la sculpture, de l'architecture surtout. En voyant naître une religion on peut dire: Une nouvelle architecture va sortir des carrières du globe. À Dieu il faut un temple; mais il n'y a que Dieu qui soit capable de créer un temple. Nous disons de plus: il n'y a qu'une religion qui soit capable de rendre un art universel et populaire.
X
La peinture moderne, née avec le christianisme oriental, suivit dans ses développements la religion nouvelle, qui se répandait dans le monde autour du bassin de la Méditerranée; grossière, puérile, monotone, quelquefois naïve, toujours inhabile pendant ces longs siècles de l'ère chrétienne, bien en arrière de la musique, qui psalmodiait déjà le plain-chant dans ses mystères, bien en arrière de l'architecture qui construisait déjà des monastères et des cathédrales. Ces architectes convoquaient le peuple sous des forêts ou sous des feuillages de pierre; leurs masses s'élevaient de terre vers le ciel comme des montagnes de marbre pour y faire descendre un Dieu. La peinture ne faisait qu'imprimer sur ces murailles des dessins sans perspective, plats comme ces murailles elles-mêmes; elle ne savait qu'éblouir les yeux de la foule par des éclaboussures de couleurs violentes à travers les vitraux peints des ogives des temples; elle restait dans l'enfance.
On peut dire qu'elle ne devint véritablement digne du nom d'art que quand le christianisme, parvenu lui-même à son âge de virilité, de puissance morale et de conquête universelle, régna à Rome sur l'univers. La peinture est réellement fille aînée de la papauté.
Mais elle n'entra en possession de tout son génie, de toute sa popularité, de toute sa gloire, qu'à l'époque où cette papauté elle-même, devenue puissance politique en Italie, régna avec toutes les pompes du trône universel des intelligences sur la catholicité, et, chose remarquable, la naissance de la peinture moderne à Rome coïncida avec la renaissance des lettres, de la philosophie et de la mythologie grecques à la cour des papes. La réaction de quatorze siècles contre tout ce qui rappelait le paganisme ayant enfin cessé, on commença à se retourner par une réaction contraire vers la philosophie, l'éloquence, la poésie, les arts d'Athènes, et à y chercher de l'émulation et des modèles. Platon fut revendiqué comme un précurseur de saint Paul, Homère comme un écho de Moïse, Socrate comme un martyr du christianisme latent et éternel sous les erreurs du polythéisme; l'Église, rassurée désormais sur le danger de sensualiser la doctrine, appela hardiment tous les arts antiques à l'ornement et au prestige du culte nouveau. La famille véritablement athénienne des Médicis de Florence monta dans la personne de Léon X sur le trône pontifical. Le christianisme eut avec les Médicis et Léon X son siècle de Périclès; ce fut l'apogée de l'architecture moderne avec Bramante, de la sculpture avec Michel-Ange, de la peinture avec Raphaël et avec son école. L'art entra dans le ciel chrétien avec eux; il se répandit par eux et après eux à Bologne avec les Carrache et les Guide, à Parme avec le Corrége, à Venise avec Titien, à Milan avec Léonard de Vinci; de là en Espagne avec les Vélasquez et les Murillo; d'Espagne en Flandre et en Hollande avec l'école des Rubens, des paysagistes et des peintres de marines.
La peinture, dans chacune de ces villes ou de ces nations, prit non-seulement le caractère du chef d'école, mais elle prit le caractère de l'école et du peuple où elle fut cultivée par ces grands hommes du pinceau:
Titanesque avec Michel-Ange, plus païen que chrétien dans ses œuvres, et qui semble avoir fait poser des Titans devant lui;
Tantôt mythologique, tantôt biblique, tantôt évangélique, toujours divine avec Raphaël, selon qu'il fait poser devant sa palette des Psychés, des saintes familles, des philosophes de l'école d'Athènes, le Dieu-homme se transfigurant dans les rayons de sa divinité devant ses disciples, des Vierges-mères adorant d'un double amour le Dieu de l'avenir dans l'enfant allaité par leur chaste sein;
Païenne avec les Carrache, décorateurs indifférents de l'Olympe ou du Paradis;
Pastorale et simple avec le Corrége, qui peint, dans les anges, l'enfance divinisée, et dont le pinceau a la mollesse et la grâce des bucoliques virgiliennes;