Léopold était né à peu près à la même date du temps que moi, six ans avant le siècle. «La maison de son père, disent ses biographes, M. de Lécluse, le Winckelman des peintres français, et M. Feuillet de Conches, son ami, la maison de son père, où il naquit, est en dehors du village sur le chemin qui conduit au Locle. C'est là qu'enfant Léopold errait dans les herbages, au milieu des pâtres et des troupeaux.»
La nature, le ciel, les eaux, les arbres, les animaux, les figures simples, graves et d'une gracieuse sévérité de traits des pasteurs et des faneuses suisses furent ses seuls maîtres et ses seuls modèles. Le soir, en rentrant dans la maison, il couvrait d'ébauches au crayon ou à la craie les murailles et les planches de sapin de l'atelier d'horlogerie de son père; ses ébauches étaient empreintes d'un caractère de grandiose et d'idéal qui les firent remarquer par les amis de la famille. Son père cependant ne le destinait pas à l'horlogerie, qui ne pouvait nourrir plus d'un monteur de boîtes de montre dans le petit bien de famille; il l'envoya faire des études classiques dans une maison d'éducation économique à Porrentruy; il voulait le préparer à la profession du commerce: le Suisse est, comme l'Arabe, guerrier, pasteur ou marchand. Les instincts de Léopold répugnaient à cette profession d'un honnête et laborieux égoïsme; il avait trop d'imagination pour aimer le chiffre, qui n'exprime que des quantités et qui résume toute une vie d'homme dans un seul mot: l'épargne.
On sentit bientôt qu'il n'était pas né pour un comptoir de trafiquant de Bâle ou de Zurich.
On le rappela au châlet; il avait néanmoins dévoré les livres classiques de son école; on le livra à sa nature. Il entra comme élève dessinateur et graveur chez les Girardet du Locle, voisins et amis de l'horloger de la Chaux-de-Fonds. Ses essais furent heureux, ses progrès rapides.
L'un des deux frères Girardet était célèbre déjà dans la librairie de Paris et de Neuchâtel par les dessins et les gravures remarquables dont il décorait les livres illustrés. Charles Girardet choisit Léopold Robert parmi ses apprentis pour l'amener avec lui dans son atelier de graveur à Paris. Le peintre David, qui régnait alors en France comme réformateur de la peinture, permit au jeune apprenti de venir dessiner d'après ses tableaux froids et automatiques dans son atelier. Robert y prit le goût de la rectitude et de la sobriété des lignes de ses figures; il ne pouvait y prendre ni l'expression des physionomies, ni la passion, ni le mouvement, ni le coloris, triple vie du tableau qui manquait entièrement à son maître. David était à la peinture ce que Calvin était à la religion, un rigide réformateur, non un créateur. Il éloignait les vices, il n'enfantait pas la beauté; il avait un pinceau, il n'avait point d'âme. Il y a plus d'âme dans un des visages du tableau de la Pêche à Venise que dans l'œuvre entière de David.
XX
Léopold Robert concourut pour le prix de gravure à l'École des beaux-arts de Paris; sa naissance étrangère l'exclut du concours. Bientôt l'exil politique de David, proscrit comme régicide en Belgique en 1816, ramena le jeune artiste, sans maître et sans patrie, dans la maison paternelle. Il y resta deux ans, découragé de ses espérances; il employa ces années d'incertitude et d'impasse à se créer son art à lui seul par des méditations solitaires et par des essais assidus.
La figure humaine, dont la Suisse et dont sa propre famille lui offraient les plus beaux types, l'expression des sentiments simples sur les traits, les attitudes, ces gestes de l'âme, furent sa principale étude dans de nombreux portraits. Le caractère spécial de son pinceau, la réflexion, la simplicité, la mélancolie, le gracieux dans la sévérité, l'idéal dans le vrai, sont sans doute les produits de ces années de solitude, ingrates en apparence, fécondes en réalité. Une école n'aurait créé qu'un disciple, l'isolement et la pensée créèrent un maître. Que serait devenu Léopold Robert s'il était resté un élève froid et compassé de David dans une école des beaux-arts à Paris? Il lui fallait pour maître les montagnes, les pasteurs, les mers, les matelots, les horizons romains des Marais-Pontins, la lumière qui baigne les Abruzzes et ces mélancolies profondes qui creusent l'âme jusqu'au désespoir, mais aussi jusqu'au génie. Dans tous les arts, tous les suprêmes artistes sont fils d'eux-mêmes. Que serait devenu Chateaubriand si, au lieu de converser avec son âme sur les grèves de Combourg ou dans les forêts du Nouveau-Monde, il avait eu pour séjour de jeunesse les salons efféminés de Paris et pour émules les poëtes énervés et maniérés de notre décadence?
XXI
La renommée de ses portraits descendit de la Chaux-de-Fonds jusqu'à Neufchâtel. La Providence lui devait un patron; il l'avait cherché dans le roi de Prusse, alors souverain de Neuchâtel; il le trouva, plus près de lui, dans un généreux et riche habitant de cette ville, M. Roullet de Mézerac, qui venait de voyager en Italie. Ce compatriote offrait à Léopold Robert son amitié et le subside nécessaire pour aller étudier son art dans la patrie de l'art.