Le jeune artiste accepta sans hésitation, des mains de l'amitié, ces arrhes de sa gloire future, bien sûr de les restituer avec usure à son généreux patron.
C'était en 1818; le pape Pie VII régnait, après avoir longtemps pleuré sa capitale dans les longs exils de Fontainebleau et de Savone. Plus pieux que Léon X, mais aussi fervent qu'un Médicis pour l'illustration de sa capitale par les arts, il laissait administrer sous lui son ministre et son ami, le cardinal Consalvi, d'aimable mémoire.
Ce cardinal, plus politique que sacerdotal, ressemblait de visage et de caractère à Fénelon; il faisait de Rome, à cette époque, la Salente des arts. Le reflux d'étrangers longtemps privés par la guerre du séjour de cette capitale des ruines concourait à cette splendeur restaurée de Rome; c'était la capitale des peintres, des sculpteurs, des musiciens, des poëtes, des savants de toute l'Europe. Nous n'oublierons jamais l'atmosphère d'enthousiasme pour le génie qu'on respirait alors dans cette Athènes de l'Italie. L'âge de Périclès renaissait sous le cardinal Consalvi. Après une matinée passée dans l'atelier de Canova, le Phidias vénitien, on visitait les ateliers de Thorwaldsen, le Michel-Ange du Nord; on assistait à la création de toiles ou de fresques magiques sous le pinceau de dix écoles de peintres de toutes les nations, presque tous hommes d'un esprit de conversation transcendante (car le pinceau, je ne sais pourquoi, aiguise l'esprit plus qu'aucune autre profession artistique; c'est peut-être parce que l'intelligence pense pendant que le pinceau, qui se promène de la toile à la palette, repose l'esprit et le rend plus dispos au doux exercice de l'entretien. Personne ne cause avec plus d'originalité qu'un peintre).
On sortait de ces ateliers, ouverts dès le matin aux visiteurs comme nous, pour aller, avec M. de Humbolt ou avec M. Gell, explorer les fouilles ou les ruines du Palais d'or de Néron; le soir on entendait au théâtre de Frosinone les légers opéras, préludes de Rossini, ce rossignol du siècle; l'oreille encore ivre de cette musique, on achevait les soirées dans les salons lettrés de la duchesse de Devonshire, entre le cardinal Consalvi, son ami, et les politiques les plus consommés des différentes cours de l'Europe. On retrouvait là tous les jeunes artistes du matin, confondus, comme du temps de Léon X, avec les puissants de la terre. On écoutait les vers de lord Byron, apportés de Ravennes ou de Venise par la mémoire des derniers arrivés de l'Adriatique; quelquefois on me demandait quelques-unes de mes propres Méditations, composées la veille au bord des cascatelles de Tibur. On rentrait à pas lents au clair de lune d'Italie, qui jetait les grandes ombres du Colysée ou du Panthéon sur les cendres de Rome. L'enthousiasme de l'antiquité, de l'histoire, de l'art, des statues, des tableaux, de là musique, de la poésie, de la philosophie, baignait tous les pores; c'était la transfiguration de l'homme en pure intelligence par la divinité de l'art; on ne respirait que de la gloire; on avait le mirage de l'immortalité. Quels jours! Et maintenant quels soirs!
XXII
Cette atmosphère romaine de 1819 à 1822 transfigura aussi Léopold Robert en Romain. Il eut le vertige de l'Italie; il conçut une peinture nouvelle, tout imprégnée de la pureté des lignes des horizons romains, de la beauté des têtes transtévérines, de la mâle sévérité des attitudes de ce peuple-roi, dont la majesté se révèle dans le pasteur des Abruzzes comme un diadème égaré des palais et retrouvé dans les cabanes, enfin de cette lumière de fournaise ardente qui se vaporise en touchant la terre et qui immerge toute la nature dans un océan de clartés, doublant les objets par les ombres crues qu'elle projette sur leur face obscure. Il effaça pour jamais de sa palette ces teintes vertes et ces nuances grises qu'il avait imitées jusque-là des couleurs ternes de Paris et du Jura, et il y substitua, non pas des couleurs, mais des rayons liquides fondus sur ses toiles. Son dessin suivit la transformation de sa palette; il oublia le vulgaire et ne chercha plus que l'idéal. Quant à l'expression de la passion sur les figures, il n'eut point à la chercher: il la portait dans son âme; il était tout passion, mais comme il convient à l'art quelconque, passion pensive, quoique pathétique, passion qui reste belle dans le supplice, et qui, en se possédant et en se contemplant elle-même, devient spectacle pour les regards de Dieu et des hommes.
XXIII
Cette transfiguration du jeune artiste français et suisse en peintre, en poëte, en philosophe du pinceau italien, ne fut pas soudaine; le travail fut à la hauteur de l'effort.
Tout homme, quelque passionné qu'il soit, et précisément parce qu'il est plus passionné, porte en soi la patience de son génie. À un but éternel il n'épargne pas le temps. On raconte des miracles de la patience de ce jeune homme et de son recueillement érémitique dans une petite maison d'une rue écartée de Rome, pour atteindre par le pinceau ce qu'il atteignait déjà par la conception. Nous avons vu ces centaines d'ébauches, notes de son poëme intérieur, par lesquelles il mesurait ses progrès ou préparait les groupes, même les plus indifférents en apparence, de ses grands tableaux; ces notes sont aussi achevées que ses poëmes. On en voyait un grand nombre à Paris, il y a quelques années, chez un opulent Mécène de la peinture, M. Paturle, digne possesseur de ce reliquaire du génie (M. Paturle vient de mourir; que deviendra ce précieux héritage?). C'est ainsi qu'autrefois à Rome le riche banquier Chigi livrait les plafonds et les murailles de son palais de la Farnesina à Raphaël pour garder à la postérité les moindres traces de cette main divine. Honneur à l'or quand il se dévoue à l'art! Il se transforme en se répandant. Raphaël et Léopold Robert emportent avec eux à la postérité les noms de Chigi et de Paturle.
Apprécier le génie, c'est le génie aussi sous la forme de l'admiration. Sans l'admiration, que deviendraient les chefs-d'œuvre?