XXIV
M. de Lécluse, peintre et écrivain français de notre temps, qui a illustré souvent le Journal des Débats de ses études sur l'art, a droit de partager cet honneur. Il avait connu Léopold pendant ses années de noviciat à Paris; il croyait en lui, et il le soutenait à Neuchâtel et à Rome de ses encouragements, cette monnaie du cœur sans jalousie, et par conséquent sans dénigrement. M. de Lécluse s'est toujours oublié lui-même pour faire valoir les talents de ses rivaux. Comme Socrate, il ne produisait plus, mais il aidait les autres à produire: accoucheur de tableaux, comme Socrate accoucheur d'idées. Beaucoup des lettres intimes de Léopold Robert sont adressées à M. de Lécluse: nous les citerons tout à l'heure; d'autres sont empruntées au portefeuille de M. Feuillet de Conches. Ces lettres, comme ces poteaux funèbres plantés dans la neige des Alpes, au bord du précipice, jalonnent la route de la gloire à la mort.
XXV
Ce fut en 1817 que Léopold Robert se sentit assez maître de sa main et de sa couleur pour composer son premier grand tableau; ce tableau, comme toutes les ébauches qui l'avaient précédé, c'était l'Italie. L'Italie s'était emparée de son imagination: ses yeux étaient le miroir de cette terre de la lumière et de la beauté; son âme entière n'était qu'une transfiguration de l'Italie en amour et en culte. Raphaël ou Titien eux-mêmes n'avaient pas plus aimé cette patrie. Ce fils adoptif égalait ces fils des entrailles en passion pour leur mère. L'Italie viendrait à périr qu'on la retrouverait sous ses pinceaux.
Ce premier grand tableau, sur lequel Léopold Robert fondait en idée sa fortune d'artiste et l'espérance de sa renommée, lui était commandé par un de ses opulents compatriotes de Neuchâtel. C'était la Corinne de madame de Staël, improvisant au cap Mycènes.
Ce sujet, plus déclamatoire que vrai et pathétique, était à la mode de 1820; ce poëme ou ce roman vivait encore; il est mort aujourd'hui, comme meurent, après un certain temps, dans la littérature des peuples, toutes les choses qui sont calquées sur les engouements de la société factice au lieu d'être calquées sur l'éternelle et simple nature.
Le peintre français Gérard l'avait déjà exécuté en homme d'esprit qu'il était. C'est ce tableau que nous avons tous vu suspendu dans l'humble chambre de la belle madame Récamier, au-dessus du fauteuil sacré où s'asseyait, dans sa mâle vieillesse, cette autre Corinne virile du siècle, M. de Chateaubriand.
Ce tableau de Gérard, en face du beau visage flétri de madame Récamier, au-dessus de la tête triomphale et dédaigneuse de M. de Chateaubriand, complétait bien la scène d'intérieur à laquelle j'étais rarement admis. C'était une évocation perpétuelle de l'ombre de madame de Staël dans le cœur des amis qui lui survivaient. Ce tableau était le vrai piédestal de cette figure de madame de Staël, une conversation éloquente dans un salon.
Le visage que Gérard a donné à sa Corinne n'a rien des traces de la passion, des lassitudes du génie, des pâleurs de l'inspiration sur des traits de femme; c'est un poli et frais visage de Suissesse abreuvée de lait, ou d'Anglaise colorée du frisson des brises du Nord, cherchant à froid, dans ses yeux rêveurs, quelques phrases sonores pour pleurer en mesure sur la décadence de l'empire romain, qui lui est parfaitement indifférente. Un pâle Écossais l'écoute par politesse; il s'enveloppe de son manteau contre la froide écume des vagues beaucoup plus que contre le frisson de l'enthousiasme et de l'amour; quelques spectateurs regardent sans comprendre. Les ruines jaunissent et la mer bleuit comme une décoration convenable de cet opéra en plein air. Tel qu'il est le tableau est agréable à l'œil, mais c'est une Italie réfléchie dans la glace et encadrée dans la bordure d'un boudoir de Londres ou de Paris.