XXXIV
Voilà tout le tableau, et cependant que de choses ne dit-il pas par les yeux à l'âme! Quelle sérénité, quelle paix, quel apaisement des soucis de la vie, quelles images de félicité, d'amour, d'ivresse rêveuse, ne fait-il pas monter des sens à l'esprit! On nage dans la tiède lumière d'un éther méridional, on glisse sur le cristal azuré de cette mer presque toujours aplanie, on boit par tous les pores la brise embaumée, on regarde ce ciel du soir qui n'est que l'avenue voilée des mondes imaginaires où s'abîme l'espérance; on s'assied, on se groupe, on écoute, on s'étonne, on s'enchante aux chants de ce poëte avec ces jeunes hommes et ces jeunes femmes, doucement ivres de poésie et de musique, ces fleurs du climat où l'oranger fleurit; on s'oublie, on oublie le monde, le jour qui baisse, l'heure qui glisse, les soucis qui poignent, les peines qui attendent. Le peintre vous donne ce qu'il y a de meilleur à un certain âge de la vie sur la terre: une heure d'oubli!...
Aussi ce tableau, véritable révélation d'une poésie du pinceau inconnue au monde, fit-il sur les spectateurs l'impression que des livres tels que Paul et Virginie ou Atala auraient pu faire sur les imaginations. Chaque tableau de Léopold Robert est un livre en effet, un poëme, un roman, une philosophie, une idylle de Théocrite, une églogue de Virgile, un chant du Tasse, un sonnet mélodieux de Pétrarque. Il n'y a autant de littérature dans aucun tableau. Son pinceau est une plume; il parle, il chante autant qu'il dessine; sa couleur a du son, sa toile est lyrique; il parle trois langues en une: on l'entend peindre, on le sent décrire, on le voit penser..................................
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L'enthousiasme qu'éprouvèrent l'Italie et la France à cette première grande page du génie de Léopold Robert lui donna l'élan et la confiance de son talent. Les artistes ont bien le pressentiment de leur force, mais ils n'en ont la foi qu'après qu'ils se sont vus dans le miroir ému de leur siècle. En 1822, en 1824, en 1826, il peignit les Pèlerins se reposant dans la campagne de Rome, un Brigand en prières avec sa femme, la Mort d'un brigand, la Mère pleurant sur le corps de sa jeune fille exposée, les Chevriers des Abruzzes pansant une chèvre blessée, tous tableaux empreints de la même sensibilité communicative, tableaux qui rayonnent, tableaux qui parlent, tableaux qui prient, tableaux qui chantent, tableaux qui pleurent. On se les disputait dans toute l'Europe pittoresque. Les expositions de Rome, de Paris, de Londres, d'Amsterdam, retentissaient de son nom. Il remboursait ses protecteurs de Neuchâtel; il soutenait son humble famille de la Chaux-de-Fonds; il appelait à Rome, auprès de lui, son jeune frère Aurèle Robert, devenu son élève, son émule et son graveur. Il était ou il semblait heureux, mais déjà le bonheur était devenu pour lui impossible. «Je me sens, écrivait-il à cette époque, malade du mal de ceux qui désirent trop.» On croirait lire un vers de Dante. On va voir ce qu'il désirait au delà de ce que le génie et la destinée lui permettaient d'atteindre. Mais ce désir même, qui n'était encore que rêve confus du cœur, qui devint plus tard passion, et enfin mort, ne faisait que de naître en lui et peut-être ne le reconnaissait-il pas encore lui-même: c'était un amour.
Cet amour voilé, superbe, tragique dès le premier moment, le fît rougir de ce premier trouble léger, accidentel, de sa jeunesse pour la jeune fille de Sonnino; Thérésina fut négligée, oubliée, dédaignée peut-être, et disparut de sa vie: c'est une ingratitude. Elle retourna dans les montagnes avec ses parents; elle fut donnée par eux pour épouse à un de ces héroïques brigands du même métier; elle partagea ses aventures, ses expatriations, ses captivités dans les États romains, dans le royaume de Naples, et elle mourut, jeune encore, à la suite du bandit, laissant la tête de son mari clouée, dans une niche de fer, sur un poteau de la route de Terracine, et son enfant orphelin sur la paille d'une cour de prison.
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Cet amour pour une femme d'un rang supérieur, vers laquelle la morale comme l'honneur lui interdisait d'élever sa pensée, n'était encore dans l'âme de Léopold Robert qu'une respectueuse admiration et une modeste familiarité. Les commencements de cette passion ressemblèrent exactement à l'irréprochable culte de Michel-Ange pour la belle et vertueuse Vittoria Colonna, la poétique et fidèle épouse du grand-duc de Pescaire. Ce culte se manifesta jusqu'au dernier jour du sublime artiste par un redoublement d'œuvres incomparables et par ces poésies platoniques où la plume de Michel-Ange égale son pinceau en célébrant son amour.
Cet amour de Robert ressemble davantage encore à la familiarité périlleuse du Tasse avec la princesse Éléonore d'Este, sœur du duc de Ferrare. Le poëte glissa, sans s'en apercevoir, de l'admiration et de la reconnaissance dans la passion; il n'y perdit pas la vie comme Léopold Robert, mais il y perdit sa fortune, sa liberté et sa raison.
Enfin cet amour ressembla aussi à l'attachement intime et mutuel du peintre Fabre de Montpellier et de la belle comtesse d'Albany, veuve du dernier des Stuarts, prétendant à la couronne d'Angleterre, et peut-être cet exemple d'un amour récompensé et d'un mariage secret entre un artiste et une reine découronnée ne fut-il pas sans une funeste influence et sans une fatale analogie sur l'imagination de Léopold Robert.