«Le nouveau tribun, dit-il, que je regarde comme votre troisième libérateur, réunit en lui seul la gloire des deux autres, ayant fait mourir une partie de vos tyrans et mis en fuite le reste....

«Homme courageux, continue Pétrarque, qui portez tout le fardeau de la république, que l'image de l'ancien Brutus vous soit toujours présente! Il était consul, vous êtes tribun! Quiconque est ennemi de la liberté de Rome doit être le vôtre.»

XXV

L'enthousiasme pour la renaissance de l'Italie romaine l'emportait, comme on le voit ici, dans l'âme de Pétrarque sur son attachement à ses illustres patrons, les papes et les Colonne. Son patriotisme plus poétique que politique alors, car les empires morts ne ressuscitent pas à l'évocation d'une ode ou d'une harangue, le fit justement accuser de chimère et d'ingratitude. C'est peu; il songeait sérieusement à aller à Rome porter le secours de son génie au tribun.

Mais déjà le tribun, semblable à Mazaniello de Naples, commençait à délirer et à affecter l'empire du monde, sans autre force que le nom d'une capitale morte et la faveur mobile d'une municipalité romaine. Il se faisait proclamer chevalier de l'univers; il frappait l'air de son épée nue, des quatre côtés de l'horizon, pour prendre possession de la terre entière. Son collègue, le délégué du pape, profitant de sa démence, l'excommuniait; le pape lui-même, convaincu de sa folie et de sa faiblesse, le désavouait et insultait à Avignon ses ambassadeurs; Pétrarque seul persistait dans son fanatisme pour son ami. Clément VI caressait cependant encore le poëte; il s'entretenait amicalement avec Pétrarque, lui prodiguait les faveurs et les dons de l'Église, mais Pétrarque persistait à vouloir se rendre à Rome; la dernière fois qu'il vit Laure avant ce départ fut pour lui comme un pressentiment d'éternelle séparation.

«Elle était assise, dit-il, au milieu des dames, comme une belle rose dans un jardin entourée de fleurs plus petites et moins éclatantes qu'elle: rien de plus modeste que sa contenance; elle avait quitté toutes ses parures, ses perles, ses guirlandes, les couleurs gaies de ses vêtements; bien qu'elle ne fût pas triste, je ne reconnus pas son enjouement habituel; elle était sérieuse et semblait rêver; je ne l'entendis pas chanter, ni même causer avec ce charme qui enlevait les cœurs; elle avait l'air d'une personne qui redoute un malheur qu'on ne discerne pas encore. En la quittant, je cherchai dans mon âme une force contre les catastrophes que j'aurais à éprouver; ses regards avaient une expression indéfinissable que je ne leur avais jamais vue avant, j'eus de la peine à ne pas pleurer; quand l'heure fut venue où il fallait absolument qu'elle se retirât du cercle, elle jeta sur moi un coup d'œil si doux, si honnête et si tendre, que je me sentis rempli d'émotion, d'espoir et de terreur.»

Qui peut dire, après avoir lu ces lignes, que Pétrarque n'était à l'égard de Laure qu'un poëte? Qui ne reconnaît dans ces symptômes les angoisses et les presciences du véritable attachement?

XXVI

Cependant Rienzi, flottant entre le bon sens, la démence et la fureur, avait fait jeter les Colonne et les princes romains dans les cachots du Capitole; puis, après avoir préparé l'échafaud pour eux, il était monté à la tribune des harangues, et il avait demandé dans un discours d'apparat leur grâce au peuple romain; le peuple avait applaudi à la grâce comme au supplice. Les princes délivrés avaient accompagné le tribun comme un triomphateur dans les rues de Rome. Bientôt les princes sortis de prison étaient rentrés dans leurs villes fortes, avaient levé leurs vassaux et marché contre le tribun. Rome était bloquée par ses propres enfants. Le peuple, éveillé de ses rêves, se tournait contre le prétendu libérateur; cependant les cinq princes de la maison des Colonne périrent le même jour dans le premier assaut donné témérairement aux portes de la ville.

Pétrarque écrivit lui-même à Rienzi: «Vous me forcez à rougir de vous; de protecteur des gens de bien vous devenez un chef de brigands! J'accourais vers vous, je change de route.»