Mais Rienzi, son ami, le rappelait par le grand bruit que ce tribun faisait à Rome.
On a vu que le pape avait donné une autorité imposante à ce jeune Romain dans sa capitale. Rienzi en avait profité pour s'attacher ce peuple et pour combattre les grandes familles armées qui tyrannisaient la ville. Pour accroître sa popularité, il employait l'éloquence des yeux autant que celle des paroles. Semblable aux anciens esclaves fabulistes qui faisaient dire aux apologues ce qu'ils n'osaient dire eux-mêmes, Rienzi faisait attacher la nuit, autour du Capitole ou du Vatican, des tableaux emblématiques autour desquels la foule se pressait le matin. Le tribun paraissait alors, et, donnant du geste et de la voix l'éloquente explication de ces peintures énigmatiques, il incendiait le peuple d'indignation contre les oppresseurs de la patrie; il prophétisait à une multitude, incapable de distinguer la différence des siècles, le prochain rétablissement de la liberté, de la puissance et de la gloire du sénat et du peuple romain.
Comment conciliait-il tout cela avec l'autorité souveraine d'un pape étranger dont il affectait d'être le délégué et le ministre? L'ignorance de la populace transtévérine de Rome pourrait seule l'expliquer; mais en s'élevant contre le séjour des papes à Avignon et en retenant à l'usage de Rome les impôts que Rome envoyait précédemment au pape absent, il se créait une popularité ambiguë contre laquelle ni le peuple ni le pape n'osaient protester trop haut. Sujet irréprochable aux yeux du pape, dont il affectait de rétablir l'autorité sur les princes romains; citoyen libérateur aux yeux du peuple, dont il prenait en main les droits et les intérêts, cette double politique l'éleva bientôt au rôle d'arbitre et de dictateur de Rome. Il s'associa habilement pour son double rôle un délégué du pape, l'évêque d'Orvieto, homme impuissant et docile qui tremblait sous son collègue.
Rienzi régna avec un pouvoir absolu sous le nom du pape; les princes romains, conduits par le prince Colonna, voulurent en vain résister à sa dictature. Le tocsin du Capitole souleva le peuple contre les grands; ils furent chassés de Rome; les supplices achevèrent ce que la victoire du peuple avait commencé. Rienzi cita les nobles à son tribunal; un jeune homme de la maison des Ursins, qui venait d'épouser quelques jours avant une fille des Alberteschi, fut arraché de son palais et pendu aux fenêtres du Capitole, sous les yeux de sa nouvelle épouse. Les cachots se remplirent des seigneurs des plus puissantes maisons, même de la famille des Colonne.
Cette terreur rendit la paix à la campagne romaine et à la ville. Rienzi promulgua des décrets de réforme des lois et des mœurs qui firent l'admiration de l'Italie. Après avoir soulevé, intimidé, pacifié Rome, il rêva de rétablir l'empire, il provoqua par ses lettres et par ses envoyés tous les États d'Italie à adhérer à sa restauration du monde romain. Les titres qu'il prenait dans ses dépêches aux princes et aux peuples étaient ceux-ci:
Nicolas le sévère et le clément, libérateur de Rome, zélateur de l'Italie, amateur du monde, tribun, auguste. Une partie de l'Italie s'émut à sa voix et crut renaître à ses beaux siècles; les Visconti de Milan, l'empereur, le roi de Hongrie, lui envoyèrent des ambassadeurs pour le reconnaître et l'encourager dans ses entreprises. Le roi de France seul le traita avec mépris; le pape dissimulait à Avignon.
Quant à Pétrarque, il crut revoir dans son ami le restaurateur de cette Italie antique, dont l'image occupait depuis sa jeunesse la moitié de son âme. Il osa écrire d'Avignon, sous les yeux des papes, une lettre au peuple romain et au tribun; cette lettre éloquente et amère était la plus audacieuse satire du gouvernement temporel des papes sur la ville des consuls et des Césars. Qu'on en juge par ce fragment de sa lettre:
«S'il faut perdre, dit-il au peuple romain, la liberté ou la vie, qui est-ce parmi vous (s'il lui reste une goutte de sang romain dans les veines) qui n'aimât mieux mourir libre que de vivre esclave? Vous qui dominiez autrefois sur toutes les nations, qui voyiez les rois à vos pieds, vous avez gémi sous un joug honteux; et (ce qui met le comble à votre honte et à ma douleur) vos maîtres étaient des étrangers, des aventuriers. Recherchez bien leur origine, vous verrez que la vallée de Spolette, le Rhin, le Rhône et quelques coins de terre plus ignobles encore vous les ont donnés. Des captifs menés en triomphe, les mains liées derrière le dos, sont devenus tout à coup citoyens romains, et, qui pis est, vos tyrans. Faut-il s'étonner qu'ils aient en horreur la gloire et la liberté de Rome, qu'ils aiment à voir couler le sang romain, quand ils se rappellent leur patrie, leur servitude et leur sang, si souvent répandu par vos mains? Mais d'où leur peut venir cet orgueil insupportable dont ils sont bouffis? Est-ce de leurs vertus? Ils n'en ont point. De leurs richesses? Ce n'est qu'en vous volant qu'ils peuvent apaiser leur faim. De leur puissance? Elle sera anéantie quand vous le voudrez. De leur naissance, de leur nom? Ils se vantent d'être Romains et croient l'être devenus, à force de le dire, comme si le mensonge pouvait prescrire contre la vérité. Je ne sais si je dois rire ou pleurer, quand je pense qu'ils trouvent indigne d'eux ce nom de citoyen romain que tant de héros ont fait gloire de porter!
«Quelle que soit l'origine de ces étrangers si fiers de leur noblesse, qu'ils vantent sans cesse, ils ont beau faire les maîtres dans vos places publiques, monter au Capitole entourés de satellites, fouler d'un pied superbe les cendres de vos ancêtres, ils ne seront jamais Romains. La voilà vérifiée la prédiction de ce poëte qui disait: Rome a perdu la douce consolation, dans son malheur, de ne reconnaître point de rois, et de n'obéir qu'à ses enfants.»
Pétrarque compare ensuite Rienzi aux deux Brutus, dont l'un chassa de Rome les Tarquins, l'autre plongea son poignard dans le sein de César.