Cette piété transpire dans les vers de l'amant de Laure; Laure pour lui n'est pas une femme, c'est une incarnation du beau, dans laquelle il adore la divinité de l'amour. Voilà pourquoi son livre inspire à ceux qui savent le goûter une dévotion à la beauté qui est presque aussi pure que la dévotion à la sainteté; voilà pourquoi une mauvaise pensée n'est jamais sortie de ses vers; voilà pourquoi on rêve, on pleure et on prie avec ces vers divins qui ne vous enivrent que d'encens comme dans un sanctuaire. C'est de ce poëte sacré, c'est de ce psalmiste de l'amour des âmes que je veux vous entretenir aujourd'hui. La France l'a peu connu, Boileau l'a dénigré sans le comprendre, l'Italie elle-même n'a pas su reconnaître assez en lui son second Virgile et son second Platon; Platon chrétien, mille fois supérieur en vers à la prose du Platon païen. L'Italie lui a trop préféré son Dante, génie sublime mais sauvage, aux proportions désordonnées d'un rêve de Pathmos; la grandeur frappe plus que la perfection les peuples qui naissent ou qui renaissent à la littérature: Dante émane du moyen âge encore barbare; Pétrarque émane de l'antiquité la plus raffinée, mais tous les deux cependant sont chrétiens. Dante par ses machines poétiques empruntées à l'Apocalypse, Pétrarque par l'intellectualité de son amour, respirent la suavité du mysticisme évangélique. Quant à moi, je considère Pétrarque, sans aucune comparaison possible, comme le plus parfait poëte de l'âme de tous les temps et de tous les pays, depuis la mort du doux Virgile. Notre langue elle-même n'a rien à lui opposer en délicatesse de style et en pathétique de cœur, pas même l'harmonieux et tendre Racine: Racine chante pour une cour et pour un roi; Pétrarque, pour Laure et pour son Dieu. L'inspiration est plus brillante dans Racine, elle est plus pathétique et plus recueillie dans Pétrarque; les vers de Pétrarque aussi, quoique moins sonores, sont bien plus pleins: ce sont les proverbes de l'amour et de la douleur; il en est resté des milliers dans la circulation des âmes aimantes ou des cœurs saignants. Toutes les vagues de l'Adriatique, toutes les collines d'Arquà, toutes les grottes de Vaucluse, toutes les brises d'Italie, roulent avec les larmes ou les soupirs des amants un vers de Pétrarque. Ses sonnets sont les médailles du cœur humain.

II

Jamais l'œuvre et l'écrivain ne sont plus indissolublement unis que dans les vers de Pétrarque, en sorte qu'il est impossible d'admirer la poésie sans raconter le poëte: cela est naturel, car le sujet de Pétrarque c'est lui-même; ce qu'il chante c'est ce qu'il sent. Il est ce qu'on appelle un poëte intime, comme Byron de nos jours; une si puissante et si pathétique individualité, qu'elle envahit tout ce qu'il écrit, et que si l'homme n'existait pas le poëte cesserait d'être. On a beau dire, ce sont là les premiers des poëtes; les autres n'écrivent que leur imagination, ceux-là écrivent leur âme. Or qu'est-ce que la belle imagination en comparaison de l'âme? Les uns ne sont que des artistes, les autres sont des hommes. Voilà le caractère de Pétrarque, racontons sa vie.

III

Il y a peu de grands hommes remueurs du monde sur lesquels on ait autant écrit que sur cet homme séquestré, solitaire, absorbé dans sa piété, dans son amour et dans ses vers; pour les uns il est poésie, pour les autres histoire, pour ceux-ci amour, pour ceux-là politique. Disons le mot: sa vie est le roman d'une grande âme.

Il naquit à Florence, la ville où tout renaissait au quatorzième siècle. Son père était un de ces citoyens considérables dans la république, que le flux et le reflux des partis en lutte firent exiler avec le Dante, son contemporain et son ami.

Pétrarque reçut le jour à Arezzo, petite ville de Toscane, qui servait de refuge aux exilés. Son père et sa mère le transportèrent au berceau d'asile en asile autour de leur patrie, qui leur était interdite. Ils finirent par s'établir à Avignon, où le pape Clément V venait de fixer sa résidence. À l'âge de dix ans, son père le mena à Vaucluse; ces rochers, ces abîmes, ces eaux, cette solitude, frappèrent son imagination d'un tel charme, que son âme s'attacha du premier regard à ces lieux, avec lesquels il a associé son nom, et que Vaucluse devint le rêve de son enfance; il étudia tour à tour à Montpellier, à Bologne, sous les maîtres toscans; il négligea bientôt toutes ses études pour la poésie qui était née avec lui de l'amitié de son père avec Dante.

Son père et sa mère, morts avant le temps, le laissèrent sous la garde de tuteurs qui spolièrent leur pupille. Il revint à Avignon à l'âge de vingt ans, avec son frère Gérard; le pape Jean XXII y régnait au milieu d'une cour corrompue, où le scandale des mœurs était si commun, qu'il n'offensait plus personne. Ce pontife fit entrer les deux jeunes Florentins dans l'état ecclésiastique. Pétrarque, par cette décence naturelle qui est la noblesse de l'esprit et par ce goût du beau dans les sentiments qui est le préservatif du vice, se maintint chaste, pieux et pur dans ce relâchement universel des mœurs. Il se fit connaître par ses vers, langue sacrée et universelle alors de cette société italienne raffinée. Il se lia d'une amitié étroite avec Jacques Colonna, de la grande famille romaine de ce nom; cette amitié, fondée sur un goût commun et passionné pour les lettres antiques et pour la vertu, fut pour lui une consolation et une fortune. Jacques Colonna était digne d'un tel ami, Pétrarque était digne d'un tel protecteur. Ils pleuraient ensemble à Avignon cette déchéance volontaire de la papauté, cette captivité de Babylone qui avait transporté l'Église des murs et des temples souverains de Rome, dans cette ville infime des Gaules où Auguste n'avait trouvé de temple à élever qu'au vent qui est le fléau d'Avignon.

Les papes cependant s'efforçaient de transformer par la magnificence des édifices Avignon en une Rome des Gaules; la vie qu'on y menait était élégante et raffinée; les jeunes gens même à qui la tonsure donnait droit aux bénéfices ecclésiastiques sans leur imposer les devoirs du sacerdoce, fréquentaient les académies et les palais des femmes plus que les églises; leur costume était recherché et efféminé, «Souvenez-vous,» dit Pétrarque dans une lettre à son frère Gérard, où il lui retrace ces vanités de leur jeunesse, «souvenez-vous que nous portions des tuniques de laine fine et blanche où la moindre tache, un pli mal séant auraient été pour nous un grand sujet de honte; que nos souliers, où nous évitions soigneusement la plus petite grimace, étaient si étroits que nous souffrions le martyre, à tel point qu'il m'aurait été impossible de marcher si je n'avais senti qu'il valait mieux blesser les yeux des autres que mes propres nerfs; quand nous allions dans les rues, quel soin, quelle attention pour nous garantir des coups de vent qui auraient dérangé notre chevelure, ou pour éviter la boue qui aurait pu ternir l'éclat de nos tuniques!»

La poésie en langue vulgaire, c'est-à-dire en italien, faisait partie principale des élégances de cette société. Les femmes, auxquelles on s'efforçait de plaire, n'entendaient pas le langage savant. Le jeune poëte excellait déjà dans l'ode et dans le sonnet, deux formes récentes de cette poésie; mais son ambition de gloire poétique était immense, sa modestie était inquiète; on voit cette naïveté de ses découragements dans une de ses conversations avec son maître intellectuel, Jean de Florence, vieillard contemporain du Dante, qui professait alors les hautes sciences à Avignon.