«J'allai le consulter un jour, raconte Pétrarque, dans un de ces accès de découragement dont j'étais quelquefois saisi et abattu; il me reçut avec sa bonté ordinaire: Qu'avez-vous, me dit-il, vous me paraissez tout mélancolique? Ou je me trompe, ou il vous est survenu quelque fâcheux événement?—Vous ne vous trompez pas, mon père, lui dis-je, je suis triste, et cependant il ne m'est rien arrivé de mal; mais je viens vous confier mes peines habituelles, vous les connaissez: mon cœur n'a jamais eu de replis pour vous; vous savez ce que j'ai fait pour me tirer de la foule et pour acquérir un nom, mais je ne sais pourquoi, dans le moment même où je croyais m'élever peu à peu, je me sens retomber tout à coup; la source de mon esprit est tarie; après avoir tout appris, je vois que je ne sais rien; abandonnerai-je l'étude des lettres, entrerai-je dans une autre carrière? Mon père, ayez quelque compassion de moi, tirez-moi de l'horrible anxiété où je suis!... En disant cela, je fondis en larmes...»
IV
L'illustre vieillard consola et raffermit son disciple; il lui dit que cette sécheresse momentanée d'imagination dont il s'affligeait n'était que le progrès de son esprit, qui, en lui faisant mieux voir jusqu'où il pouvait monter, le décourageait à tort, par le sentiment de la distance qu'il y avait entre son talent d'aujourd'hui et son idéal futur. «Sentir sa maladie, ajouta-t-il, c'est déjà le premier pas vers la guérison; persévérez et renoncez au barreau, où l'on ne s'adonne qu'à l'art de vendre des paroles ou plutôt des mensonges.» On s'étonne de ce mépris pour le barreau dans un jeune homme dont Cicéron était l'oracle et l'idole.
Son ami Jacques Colonna l'encourageait de son exemple et de ses conseils à persévérer dans la philosophie et dans la poésie. «Cet ami, écrit-il lui-même, était le plus aimable de tous les hommes; sa physionomie était agréable et distinguée, son extérieur grandiose annonçait un homme au-dessus des autres hommes. Il était facile à vivre, gai dans la conversation, grave dans la pensée, tendre pour ses parents, fidèle et sûr pour ses amis, affable et libéral pour tous malgré le beau nom qu'il portait et les talents d'esprit qui le distinguaient. On le voyait toujours simple et modeste avec une figure si séduisante, ses mœurs étaient pures et irréprochables, son éloquence naturelle était entraînante et irrésistible, on aurait dit qu'il tenait les cœurs dans sa main et les tournait à son gré; plein de candeur et de franchise, ses lettres et ses entretiens découvraient tout ce qu'il avait dans l'âme, on croyait y lire...»
V
Heureux en amitié, le jeune poëte ne le fut pas moins en amour. On pressent que nous allons parler de sa passion pour Laure, passion qui fut sa vie, sa faute et sa gloire.
Pour bien juger de la criminalité ou de l'innocence de cette passion dans un jeune poëte qui n'avait de l'état ecclésiastique que le costume, la tonsure et les bénéfices, il faut se reporter à la définition des deux amours qui commencent cet entretien. Ce que Pétrarque et ce que le temps de Pétrarque entendaient ici par amour, n'était en réalité que la passion du beau, l'admiration, l'enthousiasme, le dévouement de l'âme à un être d'idéale perfection physique et morale; culte en un mot, mais culte divin à travers une beauté mortelle.
On verra que cet amour, qui ne porta jamais la moindre atteinte à la chasteté de Laure ni à la vertu de son amant, n'eut pas d'autre caractère que celui d'adoration intellectuelle aux yeux de son époque et de la postérité. Pétrarque cependant, devenu plus austère dans ses jugements sur lui-même à un autre âge, en parle ainsi avec une certaine ambiguïté de remords ou de justification dans le premier sonnet de ses œuvres après la mort de Laure. Il faut le lire pour bien comprendre la nature de son sentiment. Le voici:
«Vous qui prêtez l'oreille dans ces rimes éparses à l'écho de ces soupirs dont je nourrissais mon cœur dans mon premier juvénile enivrement!
«Quand j'étais alors en partie un autre homme de l'homme que je suis aujourd'hui;