Galéas Visconti l'arracha momentanément à cette paix en le chargeant d'aller à Paris complimenter le roi Jean et négocier avec ce prince un traité d'alliance dont un mariage entre les deux maisons était le gage. Pétrarque harangua le roi à Paris en style cicéronien.
La peste, à son retour de Paris, le chassa de Milan; il se retira à Padoue dans un de ses canonicats; il y perdit son fils Jean par la peste; il y maria sa fille Françoise à un gentilhomme de Padoue nommé Brossano. La beauté, la vertu, la docilité de sa fille et le caractère accompli de son gendre adoucirent les regrets de la mort d'un fils peu digne d'un tel père.
Il ouvrit sa maison aux deux époux, et la mort seule le sépara de sa fille.
Les dix années qu'il passa à Padoue, à Venise ou dans les collines du bord de l'Adriatique, n'ont laissé traces que par de nombreuses et admirables lettres et quelques sonnets pleins de la mémoire de Laure.
Ces sonnets sont empreints de cette triste et poignante sérénité des heures du soir de la vie des grands hommes, où, à mesure que leur soleil baisse, leur âme semble grandir avec leur génie.
sévère, lui rendit à cette époque une seconde visite à Venise. Ces deux hommes d'œuvres si différentes semblaient être du même cœur; leur correspondance et leurs entretiens ont le charme de la confidence, de l'amitié, de la poésie douce et des lettres intimes. Horace et Virgile, Racine et Molière ne devaient pas causer plus délicieusement. On aimait Boccace, on vénérait Pétrarque.
XIX
À peine Boccace était-il reparti pour Florence que Pétrarque se sentait impatient de son absence et le conjurait de venir fixer sa résidence dans sa maison.
«Vous m'êtes devenu beaucoup plus cher, lui dit-il; voulez-vous en savoir la raison? C'est que de mes vieux amis vous êtes presque le seul qui me reste. Rendez-vous à mes désirs, venez. Vous connaissez ma maison: elle est en très-bon air; ma société: il n'y en a pas de meilleure. Benintendi viendra à son ordinaire passer les soirées avec nous; est-il rien de plus doux et de plus aimable que son commerce? Ses propos sont pleins de sel, d'enjouement et de candeur. Et notre Donat, qui est revenu à nous, a quitté les collines de Toscane pour habiter les bords de la mer Adriatique. Connaissez-vous une plus belle âme, un cœur plus tendre et qui vous aime davantage? Je pourrais vous en citer d'autres, mais en voilà assez. Je n'approuve pas une solitude absolue: elle me paraît contraire à l'humanité; mais à un homme de lettres, à un philosophe, peu de gens suffisent, parce que, à la rigueur, il pourrait se suffire à lui-même. Si le séjour de Venise ne vous convient pas, si vous craignez l'intempérie de l'automne, qu'on ne peut mieux corriger, ce me semble, que par la gaieté des propos avec ses amis, nous irons à Capo d'Istria, à Trieste, où l'on m'écrit que l'air est très-bon. Si vous acceptez ce parti, nous chercherons où elle est, cette source du Timave, si célèbre parmi les poëtes et si ignorée de la plupart des docteurs, et non pas dans le Padouan où on la place communément. Un vers de Lucain a donné lieu à cette erreur, en joignant le Timave à l'Apono dans les monts Euganées.»