C'est à peu près à cette époque qu'il adressa au nouveau pape Urbain V, pontife enfin selon son cœur, une lettre véritablement cicéronienne pour le décider à rétablir le siége du pontificat à Rome. Urbain V fît commenter et publier cette lettre de Pétrarque comme un manifeste diplomatique, et partit enfin pour Rome avec toute sa cour.
La mort du fils de Francesca de Brossano, sa fille, corrompit un moment pour lui toute cette joie du rétablissement du saint-siége à Rome.
«Hélas! écrit-il auprès de ce berceau vide, cet enfant me ressemblait si parfaitement que quelqu'un qui n'aurait pas su qui était la mère l'aurait pris pour mon fils. Il n'avait pas encore un an qu'on retrouvait déjà mon visage dans le sien. Cette ressemblance le rendait plus cher à son père et à sa mère, et même à Galéas Visconti, tellement que lui (le seigneur de Milan), qui avait appris d'un œil sec la mort de son petit enfant, ne put apprendre la mort du mien sans verser des larmes. Pour moi, j'en aurais beaucoup versé si je n'avais eu honte et si cela ne m'avait pas paru indécent à mon âge. Je lui ai élevé, à Pavie, un petit mausolée de marbre où j'ai fait graver en lettres d'or douze vers élégiaques, chose que je n'aurais faite pour aucun autre et que je ne voudrais pas qu'on fît pour moi.»
XXI
Boccace était en route pour venir voir Pétrarque quand ce malheur frappa le poëte. On ne lit pas sans un vif intérêt domestique la charmante lettre que Boccace écrit de Pavie à Pétrarque. L'auteur du Décameron n'avait pas trouvé son ami chez lui en arrivant à Pavie, mais il avait rencontré son gendre Brossano en chemin et il avait rendu visite à Francesca, fille de Pétrarque. Il l'appelle sa Tullie, par allusion badine au nom de la fille du Cicéron ancien en écrivant au Cicéron moderne.
«Mon cher Maître, je suis parti de Certaldo le 24 mars pour aller vous chercher à Venise, où vous étiez alors. Des pluies continuelles, les discours de mes amis qui ne voulaient pas me laisser partir, ce que j'apprenais des mauvais chemins par des gens qui revenaient de Bologne, tout cela m'a retenu si longtemps à Florence que j'ai enfin appris que, pour mon malheur, vous aviez été rappelé à Pavie. Peu s'en fallut que je ne renonçasse à mon projet; mais des affaires dont quelques amis m'avaient chargé, et surtout le désir de voir deux personnes qui vous sont extrêmement chères, votre Tullie et son époux, que je ne connais pas encore, moi qui connais tout ce que vous aimez, me firent reprendre ma route dès que le temps fut un peu adouci. Je rencontrai, par hasard, en chemin François de Brossano; il a dû vous dire quelle fut ma joie. Après les compliments ordinaires et quelques questions que je lui fis sur votre compte, je me mis à considérer sa grande taille, sa physionomie tranquille, la douceur de ses manières et de ses propos. J'admirai d'abord votre choix; et comment ne pas admirer tout ce que vous faites! Enfin, l'ayant quitté parce qu'il le fallait, je montai sur ma barque pour me rendre à Venise. À peine arrivé, je trouvai plusieurs de nos compatriotes qui se disputaient à qui serait mon hôte en votre absence, et surtout notre Donat, qui fut fâché parce que je donnais la préférence à François Allegri, avec qui j'étais venu de Florence. J'entre dans tout ce détail avec vous pour me justifier de n'avoir pas profité dans cette occasion de l'offre obligeante que vous m'aviez faite dans votre lettre. Sachez que, quand même je n'aurais point trouvé d'amis qui m'eussent reçu chez eux, j'aurais été descendre au cabaret plutôt que de loger chez votre Tullie en l'absence de son mari. Je ne doute pas que vous ne rendiez justice à ma façon de penser à votre égard sur cela comme sur toute autre chose; mais les autres ne me connaissent pas comme vous. Mon âge, mes cheveux blancs, mon embonpoint, qui font de moi un homme sans conséquence, devraient écarter tous les soupçons; mais je connais le monde: il voit le mal souvent où il n'est pas, et il trouve des traces dans des endroits même où le pied n'a pas porté. Matière délicate, vous le savez, sur laquelle souvent un faux bruit fait autant d'effet que la vérité même.
«Après avoir pris un peu de repos, j'allai voir votre Tullie. Dès qu'elle m'entendit nommer, elle vint à moi avec empressement, comme elle aurait pu faire pour vous-même; elle rougit un peu en me voyant, et, baissant les yeux à terre, me fit une révérence honnête; ensuite, avec une tendresse modeste et filiale, elle me prit dans ses bras. Dieux! quel plaisir! J'ai senti d'abord qu'on ne faisait qu'exécuter vos ordres, et je me suis félicité de vous être si cher. Après avoir tenu tous les propos qu'une nouvelle connaissance amène, nous nous sommes assis dans votre jardin avec quelques amis qui étaient avec nous; alors elle m'a offert votre maison, vos livres et tout ce qui est à vous, qu'elle m'a pressé d'accepter aussi vivement que la décence de son sexe pouvait le permettre. Pendant qu'elle me faisait ces offres, je vois arriver votre petite bien-aimée d'un pas bien plus modeste qu'il ne convenait à son âge; elle me regarde en riant avant de me connaître, et moi je la prends dans mes bras, comblé de joie. Je crus voir d'abord ma petite fille que j'ai perdue; elle lui ressemble beaucoup: si vous ne me croyez pas, demandez à Guillaume, le médecin de Ravenne, et à notre Donat, qui l'ont vue; ils vous diront que c'est le même visage, le même rire, la même gaieté dans les yeux; que, pour le geste, la démarche, et même la forme du corps, on ne peut rien voir qui se ressemble davantage, si ce n'est que ma fille était un peu plus grande que la vôtre et un peu plus âgée. Elle avait cinq ans et demi quand je l'ai vue pour la dernière fois. À cela près, je n'ai trouvé d'autre différence entre elles si ce n'est que la vôtre est blonde et que la mienne avait les cheveux châtains. Pour les propos ils étaient les mêmes et ne différaient que par le langage. Hélas! combien de fois, en embrassant votre bien-aimée, en jasant avec elle, en écoutant ses petits propos, le souvenir de ce que j'ai perdu m'a fait verser des larmes, que je cachais tant que je pouvais! Vous comprenez le sujet de ma douleur.
«Je ne finirais pas si je vous disais tout ce que j'aurais à vous dire de votre gendre, toutes les marques d'amitié que j'ai reçues de lui, toutes les visites qu'il m'a faites quand il a vu que je refusais constamment d'aller loger chez lui, tous les repas qu'il m'a donnés, et de quelle façon. Je ne vous en dirai qu'un seul trait qui doit suffire. Il savait que je suis pauvre: je ne l'ai jamais caché; quand il m'a vu prêt à partir de Venise (il était fort tard), il m'a tiré à l'écart dans un coin de sa maison, et, voyant qu'il ne pouvait pas par ses discours me faire accepter les marques de sa libéralité, il a allongé ses mains de géant pour porter dans mes bras ce qu'il voulait me donner. Après cela il a pris la fuite en me disant adieu, et m'a laissé confus de sa générosité et blâmant cette espèce de violence qu'il me faisait. Fasse le Ciel que je puisse lui rendre la pareille!»
Quelle pénétrante familiarité de détails, de sentiments, d'images domestiques dans cette lettre de Boccace! Comme on reconnaît au naturel et à la simplicité cet homme qui n'a jamais tendu son style une seule fois dans sa vie, et qui n'a cherché, en écrivant, que le charme d'écrire! Comme l'enjouement de l'un complétait le sérieux de l'autre! Mais que la tendresse domine dans tous les deux!