La cour pontificale, qui regrettait le séjour, les palais, les licences d'Avignon, se répandait en invectives contre Pétrarque, à cause de sa partialité pour Rome; mais le pape Urbain V, ferme dans son grand dessein de donner à l'Église la même capitale qu'au monde chrétien, protégeait Pétrarque contre ces ressentiments; il le conjurait, par des lettres de sa main, de venir le visiter au Vatican. «Il y a longtemps, lui disait ce pape passionné pour les lettres, que je désire voir en vous un homme doué de toutes les vertus et orné de toutes les sciences; vous ne pouvez l'ignorer, et cependant vous ne venez pas. Venez; je vous procurerai le repos de l'âme après lequel je sais que vous soupirez.»

«Pourrais-je, répond le poëte dans sa lettre, pourrais-je ne pas désirer ardemment de voir un grand homme que Dieu a suscité pour tirer son Église de ce cachot fétide d'Avignon où elle croupissait? Je ne me croirais pas chrétien si je n'aimais pas, que dis-je? si je n'adorais pas le pontife qui a rendu un si grand service à la république et à moi? Mais quand vous verriez à vos pieds un vieillard faible, devenu infirme, qui ne peut aspirer qu'au loisir et au repos, je suis sûr que vous me renverriez bien vite dans ma maison.»

XXIII

Bien qu'il ne touchât pas encore aux années de la caducité humaine, sa santé était gravement altérée par des accès de fièvre intermittente qui l'assaillaient presque tous les ans pendant les mois de septembre et d'octobre. Il voyait sans effroi ces signes de sa fin prochaine. Il écrivit son testament plein de souvenirs posthumes légués à ses amis: à celui-ci ses chevaux, à celui-là ses tableaux; à l'un ses livres, à l'autre son bréviaire, pour que ce manuel de prières rappelle à cet ami de prier pour lui; cinq cents écus d'or à Boccace, afin qu'il puisse acheter, dit-il, un manteau d'hiver pour ses études de nuit. Honteux que je suis, ajoute-t-il, de laisser si peu de chose à un si grand homme! sa fortune à François de Brossano, son gendre chéri, et sa maisonnette de Vaucluse à un vieux domestique qui en était en son absence le gardien.

XXIV

Pétrarque alla chercher, dans un air plus salubre que les rives marécageuses du Pô, un prolongement à ses jours et un préservatif contre ses fièvres automnales dans les collines euganéennes voisines de Padoue. Ces collines sont devenues célèbres plus récemment par les admirables lettres d'Ugo Foscolo, qui les décrit avec amour dans son Werther italien de Jacopo Ortiz. Je les ai visitées moi-même il y a peu de temps, dans une saison qui en relevait la sérénité; j'y allais; ivre des vers amoureux et religieux de Pétrarque, que tous les échos de ces belles collines semblaient se renvoyer pour fêter son tombeau.

C'est au petit village d'Arquà, au flanc d'une de ces collines, que Pétrarque vieillissant se construisit sa dernière demeure sur la terre. Le regard s'étend de là sur la rive éloignée de l'Adriatique; l'horizon y est vaste et lumineux comme les horizons que reflète la mer; l'œil y nage dans un ciel bleu tendre. La ville fortifiée de Montefelice pyramide à peu de distance autour d'une montagne volcanique dont le cône fend le firmament et dont les pentes sont noircies de la verdure des sapins; des clochers carrés d'abbayes ou de gros villages s'élèvent ça et là du milieu des vignes hautes et des forêts de mûriers; de gras troupeaux passent sur les routes voilées de poussière. C'est une scène de l'Arcadie dans la terre ferme de Venise; l'air y est embaumé de l'odeur des foins et des gommes.

La distance d'Arquà aux grandes villes y défendait Pétrarque de l'importunité des visiteurs trop attirés par sa renommée; cette retraite était propre à contempler la vie de loin, sous ses pieds, et à attendre en paix la mort. Sa maison, que l'on voit encore, était entourée de vergers, de potagers, de figuiers, de vignes suspendues à des arbres fruitiers de toute espèce.

XXV

L'envie cependant ne l'y laissa pas en repos. Une société de philosophes vénitiens, jusque-là ses amis et ses disciples, avaient puisé dans le contact de Venise avec l'Orient et la Grèce un grand mépris pour le christianisme et un grand culte pour Aristote. Ils voulaient entraîner Pétrarque dans leur dédain des doctrines révélées, dans leur enthousiasme pour les doctrines scientifiques et rationnelles; ils demandaient comme Aristote à la science et au raisonnement l'explication des mystères de l'une et l'autre vie. Pétrarque était trop avancé en âge et trop pieux pour discuter son culte; il refusa de passer avec eux dans cette controverse. Ils appelèrent sa piété superstition; il appela impiété leur audace. L'aigreur envahit la discussion; le parti très-nombreux de la philosophie vénitienne sacrifia Pétrarque à Aristote; il resta presque isolé dans sa retraite d'Arquà, entre son gendre, son petit-fils, quelques vieux serviteurs et ses livres.