L'affaiblissement de son corps n'avait nullement atteint son âme; il vivait du souvenir de Laure; ce souvenir semblait se rajeunir dans son âme à mesure que sa vieillesse l'éloignait du temps de son grand amour. Ces mémoires plus vives et plus pénétrantes de ceux ou de celles qu'on a aimés dans ces belles années sont comme des apparitions surnaturelles que la vie fait surgir au déclin des ans aux regards des hommes ou des femmes, pour leur faire ou regretter davantage la vie, ou aspirer plus résolument au séjour où tout se retrouve.

C'est certainement à son séjour sur la colline d'Arquà qu'il faut rapporter les poésies rétrospectives qu'il laissait tomber de temps en temps au vent de ses souvenirs, comme un arbre qui s'effeuille laisse tomber au vent d'automne ses derniers fruits: ce sont souvent les plus savoureux. Tels sont les derniers sonnets de Pétrarque. La mort prochaine jette son ombre avancée sur l'amour et donne à ce sentiment souvent fugitif quelque chose de l'éternité.

Ite rime dolenti al dura sasso
Che il mio caro tesoro in terra asconde....

«Allez! ô mes derniers vers, à la pierre cruelle qui me cache sous terre mon cher trésor; là, invoquez celle qui me répond du haut du ciel, bien que la partie mortelle de son être soit dans un lieu bas et ténébreux!

«Dites-lui que je suis déjà trop fatigué de vivre, de naviguer sur ces vagues agitées de la vie, mais qu'occupé à recueillir ses vestiges sacrés je marche derrière elle, mes pas sur ses pas;

«Ne m'entretenant que d'elle vivante ou morte, que dis-je! autrefois vivante, maintenant transfigurée et élevée au-dessus de l'immortalité, afin que le monde eût l'occasion de la connaître et de l'aimer!

«Qu'elle daigne être accorte et souriante à mon passage de ce monde à l'autre, jour qui s'approche enfin de moi; qu'elle vienne au-devant de mes pas, et que telle que, la résurrection l'a faite, elle m'appelle et m'attire à elle là haut.»

XXVI

Quelques jours plus tard il considère sa caducité croissante et redouble d'impatience de voir briser les derniers liens qui le retiennent à la vie.

«Ô doux et précieux gage que la mort m'enleva et que le ciel me garde... Toi qui vois ce qui se passe en moi et qui souffres de mon mal, toi qui peux seule changer en béatitude tant de douleur, que ton ombre au moins visite mes courts sommeils et que ta vision calme mes gémissements!