XXIX
Venise, Padoue, Milan, toute l'Italie occidentale s'émurent à la nouvelle de cette mort comme de la chute d'un monument sacré de l'esprit humain. Ses funérailles furent royales; tous les princes et toutes les républiques d'Italie, les lettres surtout, y assistèrent par leurs plus illustres représentants. Son gendre, véritable fils adoptif pour lui, François de Brossano, lui éleva en face de la petite église d'Arquà un tombeau de marbre blanc dont le sépulcre est porté sur quatre petites colonnes. Il y fit graver une tendre et modeste épitaphe latine dans laquelle il ne demande point la gloire, mais la miséricorde et la paix.
Boccace, informé de sa perte par François de Brossano et par Francesca, fille de Pétrarque, leur écrivit une lettre touchante qu'on retrouve dans ses œuvres.
«En voyant votre nom j'ai connu d'abord le sujet de votre lettre. J'avais déjà appris par la voix publique le passage heureux de notre maître de la Babylone terrestre à la céleste Jérusalem. Mon premier mouvement a été d'aller sur le tombeau de mon père lui dire les derniers adieux et mêler mes larmes aux vôtres; mais, depuis que j'explique ici en public la Divine Comédie du Dante, il y a dix mois, je suis attaqué d'une maladie de langueur qui m'a tellement affaibli et changé que vous ne me reconnaîtriez plus. Je n'ai plus cet embonpoint et ces belles couleurs que vous m'avez vues à Venise. Ma maigreur est extrême, ma vue affaiblie; mes mains tremblent, mes genoux chancellent; à peine ai-je pu me traîner dans ma campagne de Certaldo où je ne fais que languir. Après avoir lu votre lettre j'ai encore pleuré toute une nuit mon cher maître: ce n'est pas par pitié pour lui (ses mœurs, ses jeûnes, ses prières, sa piété ne me permettent pas de douter de son bonheur), mais pour moi et pour ses amis, qu'il a laissés dans ce monde comme un vaisseau sans pilote sur une mer agitée. Je juge par ma douleur de la vôtre et de celle de Tullie, ma chère sœur, votre digne épouse, à qui je vous conjure de faire entendre raison sur la perte qu'elle a faite et qu'elle devait prévoir. Les femmes, plus faibles que nous dans ces occasions, ont besoin de notre secours.
«J'envie à Arquà le bonheur dont il jouit de servir de dépôt à la dépouille d'un homme dont le cœur était le séjour des muses, le sanctuaire de la philosophie, de l'éloquence et de tous les beaux-arts. Ce village, à peine connu à Padoue, va devenir fameux dans le monde entier; on le respectera comme nous respectons le mont Pausilipe, parce qu'il renfermes les cendres de Virgile, et les rives du pont Euxin, parce qu'on y voit le tombeau d'Ovide; Smyrne, parce qu'on croit qu'Homère y est mort et enseveli. Le navigateur qui viendra de l'Océan chargé de richesses, naviguant sur la mer Adriatique, se prosternera aussitôt qu'il découvrira les monts Euganées. Ces montagnes, dira-t-il, renferment dans leurs entrailles ce grand poëte qui fait la gloire du monde. Ah! Florence! malheureuse patrie! tu ne méritais pas un tel honneur. Tu as négligé d'attirer dans ton sein celui de tes enfants qui t'a le plus illustrée. Tu l'aurais recueilli et honoré s'il avait été capable de trahison, d'avarice, d'envie, d'ingratitude et de toute sorte de crimes. Voilà le vieux proverbe vérifié: Nul n'est prophète dans son pays.
«Vous voulez, dites-vous, lui ériger un mausolée; j'approuve ce projet, mais permettez-moi de vous faire faire une réflexion: c'est que le tombeau des grands hommes doit être ignoré, ou répondre par sa magnificence à leur renommée. Que l'Italie entière soit son monument.»
XXX
Boccace, après cette lettre, ne fit que languir et mourir. L'amitié en ce temps était une passion entre les esprits capables de se comprendre: on mourait de regret comme on meurt aujourd'hui d'envie. On recueillit, on répandit à profusion toutes les œuvres et toutes les correspondances de cet homme divin. Le nom de Laure se répandit pendant cinq siècles avec les vers; elle est aussi vivante et aussi immortelle aujourd'hui qu'alors. Jamais nom de femme n'eut pour monument un tel cœur, un tel génie et de tels vers!
Mais si Laure de Noves doit son immortalité à son poëte, le poëte doit la sienne presque uniquement à son amour. Bien que toutes les œuvres de ce beau génie soient presque parfaites et dignes de l'antiquité, comme de la postérité, sans les sonnets, qui est-ce qui se souviendrait des poëmes, des négociations, des discours, des poëmes épiques latins du poëte de Vaucluse? En un mot, si Pétrarque n'avait eu que du génie, que serait-il? Mais il avait de l'âme, il est immortel. L'âme est le principe de toute gloire durable dans les lettres comme dans les actes des vrais grands hommes. Jamais cette vérité ne fut plus évidente que dans la renommée de Pétrarque, renommée qui ne cessera de rayonner dans le cœur que quand la source de la Sorgues cessera de couler ou quand les pèlerins d'Arquà cesseront d'aller visiter le tombeau et la maison du poëte.
Or la source tombe éternellement de sa grotte et les pèlerins se renouvellent, comme les feuilles, chaque automne, à la colline euganéenne d'Arquà. Quel aimant y a-t-il donc dans cette pierre sur une colline ou dans cette maisonnette de village, qui attire de mille lieues et pendant mille ans les cœurs et les pas des générations?