XXXI

Il me tombe sous la main, pendant que j'écris ces lignes, un petit livre italien d'Ugo Foscolo, les Lettres d'Ortiz. Ugo Foscolo, qui écrivit ce capricieux et pathétique petit volume en 1809, est un génie avorté dans la misère et dans la proscription, qui tenait à la fois du Dante, de Gœthe, de Byron et de Pétrarque: sauvage comme Dante, rêveur comme Gœthe, amer comme Byron, amoureux comme Pétrarque.

Lui aussi il alla, quelque temps avant moi, visiter à loisir la tombe d'Arquà, et il plaça dans les collines euganéennes, voisines de sa patrie, les scènes de son poëme en prose de Jacobo Ortiz. Voici comment il décrit, dans une de ses lettres à son amie Thérésa ***, ses impressions à Arquà; nous y avons retrouvé les nôtres:

«Thérésa, s'apercevant de ma taciturnité, changea d'accent et essaya de sourire. «Quelque chère mémoire, sans doute?» dit-elle en interprétant par cette interrogation mon silence. Elle baissa les yeux à terre et je ne me hasardai pas à répondre....

«Nous approchions déjà d'Arquà et nous descendions la colline verdoyante en pente vers le village. Les hameaux que nous comptions tout à l'heure, disséminés dans les vallées inférieures, s'évanouissaient à l'œil dans les vapeurs et dans les fumées du soir et de la distance. Nous nous retrouvâmes à la fin dans un chemin creux bordé d'un côté de peupliers qui, en frissonnant aux brises d'automne, laissaient pleuvoir déjà sur nos têtes leurs premières feuilles jaunies; nous étions ombragés de l'autre côté par une rangée de chênes très-élevés qui, par l'opacité ténébreuse de leurs branches, faisaient contraste avec le pâle et doux feuillage des peupliers. D'espace en espace les deux files d'arbres opposées étaient reliées entre elles par les pampres grêles de la vigne sauvage qui formaient autant de guirlandes mollement agitées par le vent du matin. Thérésa alors, relevant sa tête pensive et promenant un regard sur les alentours:—«Oh! que de fois, dit-elle, ne me suis-je pas étendue sur ces pelouses à l'ombre rafraîchissante de ces chênes! J'y venais souvent passer l'été avec ma mère.»—Elle se tut, s'arrêta et détourna sa tête en arrière comme pour attendre l'Isabellina, qui s'était un peu distancée de nous. Je crus entrevoir que c'était en réalité pour dérober quelques pleurs que ses paupières ne pouvaient plus retenir... Nous poursuivîmes notre court pèlerinage jusqu'à ce que nous vissions blanchir de loin la petite maison qui abrita jadis ce grand homme, pour la renommée duquel le monde est étroit, et par qui le nom de Laure obtint des honneurs presque divins!

«Je m'en approchai comme si j'étais venu m'agenouiller au sépulcre de mes pères. La maison devenue sacrée de ce grand parmi les fils de l'Italie est là, à demi écroulée par la négligence impie de ceux qui possèdent dans leur village un pareil trésor. Le voyageur viendra en vain des terres lointaines chercher avec une pieuse dévotion la chambre toute retentissante encore des chants vraiment célestes de Pétrarque; il pleurera, au lieu de cela, sur un monceau de décombres recouvert d'orties et de ronces sauvages parmi lesquelles le renard solitaire a caché son nid. Ô Italie! apaise les mânes des hommes qui ont fait ta gloire! Hélas! les paroles suprêmes de Torquato Tasso, après avoir vécu quarante-sept ans au milieu du mépris des courtisans, de l'orgueil des princes, tantôt incarcéré, tantôt errant et vagabond, et toujours mélancolique, infirme, indigent, il se coucha enfin dans son lit de mort, et il écrivit, en exhalant son dernier soupir:—Non, je ne veux pas me plaindre de la malignité du sort, pour ne pas dire plutôt de l'ingratitude des hommes. Ils ont tenu à avoir l'infâme gloire de me conduire toujours mendiant, comme Homère, à ma sépulture!—Ô mon cher Lorenzo! ces paroles me résonnent toujours dans le cœur, et il me semble connaître quelqu'un qui peut-être un jour mourra de même en les répétant.» (Ugo Foscolo parlait là de lui-même, et son triste sort a vérifié son pressentiment: il est mort encore jeune à Londres, dans l'exil, dans le travail mercenaire et dans le dénûment. Honte à l'Italie qui l'a laissé mourir!)

«En attendant, continue-t-il dans cette belle lettre d'Ortiz, je m'en allais récitant, l'âme toute pleine d'harmonie et d'amour, la canzone de Pétrarque: Chiare fresche dolci acque! et le sonnet: Di pensier in pensier, di monte in monte, et tant d'autres que ma mémoire suggérait à mon pauvre cœur dans les murailles mêmes et sous les arbres du verger où ils furent composés!»

J'ai cité avec bonheur cette lettre d'Ugo Foscolo, parce que j'y ai retrouvé mes propres impressions écrites par un grand écrivain qui avait, comme moi, l'idolâtrie des grandes âmes tendres, les plus grandes, car elles sont les plus sensibles.

XXXII

Et maintenant, en finissant, rendons-nous compte de la puissance de retentissement et de durée d'une émotion éprouvée par une âme et communiquée par elle à des millions d'autres âmes, pendant des siècles, sur cette terre (et, qui sait? peut-être encore ailleurs; car qui peut dire où finit l'écho des âmes avant ou après le tombeau?). C'est la plus grande leçon de spiritualisme qui puisse être donnée à ceux qui pensent un peu profondément aux phénomènes humains.