Voilà, dans une petite ville sacerdotale, au bord du Rhône, un jeune lévite de Florence qui entre un matin, au lever du jour, dans une chapelle de monastère pour y assister dévotement à l'office divin en commémoration de la Passion du Christ à Jérusalem. Il lève les yeux dans un moment de distraction; son regard tombe, par hasard ou par prédestination, sur une jeune femme en robe de velours vert brodée d'or. Le visage à la fois modeste et céleste de cette jeune mariée l'éblouit jusqu'au vertige. Son âme s'échappe tout entière par ses yeux et se répand comme une atmosphère de flamme autour des traits de cette charmante apparition. Il s'en éprend, non d'un désir charnel et coupable, mais d'une admiration et d'une adoration qui n'est en lui que l'adoration du beau incréé. Il rentre chez lui; il cherche à effacer de ses yeux cette image; il n'y peut parvenir: c'est le sortilége de la beauté; il n'y a pas d'exorcisme qui puisse le vaincre: c'est la vision du ciel sur un visage de femme: c'est le charbon qui ne s'éteindra plus. Il respecte cette jeune épouse, il se respecte lui-même, il respecte sa profession demi-sacerdotale; il respecte surtout cette chasteté d'honnête épouse qui, en disparaissant de ces yeux et de ce front candide, leur enlèverait l'accomplissement de toute beauté, la vertu. Il se consacre seulement à la voir, à la suivre, à la célébrer comme une divinité visible pendant toute sa vie. Son amour devient génie par la constance de ce jeune poëte à chercher dans deux langues qui luttaient alors, le latin et l'italien, les expressions, les rhythmes, les images les plus capables d'honorer éternellement celle qu'il aime. Il choisit l'italien, pour que le nom de son idole retentisse plus loin dans la foule et donne à ce nom l'immortalité des multitudes, la popularité; il crée une langue pour la chanter!
XXXIII
Ses sonnets deviennent, en naissant, les proverbes de l'amour des âmes. Le nom de Laure de Noves se répand d'Avignon et de Vaucluse en France et en Italie, comme si un écho invisible l'avait laissé tomber du firmament et enseigné aux hommes. Laure elle-même devient quelque chose de sacré, un mythe de l'amour.
Son amant ou son Platon se retire dans la solitude de Vaucluse, à distance de cette incomparable femme, pour n'en pas être consumé de trop près; il la suit seulement, pendant toutes les périodes de sa vie d'épouse et de mère, des yeux de l'âme, pendant vingt ans. Elle meurt; son poëte ne meurt pas, mais l'âme de son adorateur la suit d'en bas dans le ciel et trouve dans son veuvage des accents d'une mélancolie pieuse qui sanctifient son deuil. Les sonnets dans lesquels il épanche ses larmes et ses parfums sont comme des psaumes de l'amour humain et divin. Ce poëte quitte la France, où sa Laure n'est plus, et il erre jusqu'à sa vieillesse en Italie, de solitude en solitude, à peine mêlé aux événements politiques ou religieux de son temps, désintéressé de tout, indifférent à tout, excepté au souvenir de la beauté qu'il a trouvée ici-bas et qu'il revoit dans les perspectives de l'immortalité comme le plus beau et le plus doux des rayonnements de la Divinité. Il atteint de longues années, et il meurt le front et les lèvres sur son nom qu'il vient encore d'écrire avant que sa main se glace et se sèche dans le sépulcre!
XXXIV
Qu'y a-t-il dans tout cela, dans ce jeune lévite, dans cette belle fiancée, dans ces quelques sonnets écrits sous une grotte, jetés au vent de la Sorgues et recueillis par les couples amoureux d'Avignon, qui soit de nature à perpétuer son contre-coup et son bruit à travers les siècles? Rien! il n'y a rien, excepté une âme, une âme puissante, sonore, mélodieuse et profondément touchée; une âme qui vit dans chacun de ces souvenirs, qui chante dans chacun de ces vers, qui pleure, espère ou prie dans chacune des notes du clavier des âmes; et ce rien c'est assez pour que le monde, à perpétuité, soit aussi plein des noms de Pétrarque et de Laure que des noms de ceux qui ont conquis ou révolutionné le monde sous le pas de leurs armées. Il y a des célébrités pour l'oreille du vulgaire et des célébrités pour les cœurs d'élite ici-bas; ces dernières sont moins retentissantes, mais elles sont plus chères, plus sacrées, plus consanguines, si l'on peut parler ainsi, à nos propres cœurs. Leur génie, c'est leur sensibilité; il leur a suffi de sentir profondément, d'aimer divinement pour devenir des puissances de sentiment; un clin d'œil a fait leur destinée. Et si ces sensibilités profondes et délicates, comme celle de Pétrarque, ont été douées par la nature et par l'art du don d'exprimer avec force, grâce, naturel et harmonie leurs enthousiasmes, de chanter leurs soupirs, de moduler leurs larmes, de confondre leur passion profane pour une créature divinisée avec cette passion sainte pour l'éternelle beauté qui devient la sainteté de la passion, alors ces âmes s'emparent du monde par droit de consonnance avec tout ce qui sent, souffre ou aime comme elles ont aimé; car le cœur de l'homme a été fait, comme le bronze ou comme le cristal, sonore; il vibre à l'unisson de tous les autres cœurs créés de la même argile et susceptibles des mêmes accords, dans le concert universel des sensations. De toutes ces âmes consonnantes aux autres belles âmes formées pour la plus divine fonction de l'âme, aimer, Pétrarque est, selon moi, la plus justement immortelle ici-bas par ses chants. Son sentiment est sincère, sa fiction est une histoire; ses enthousiasmes ou ses gémissements ne sont point des déclamations, mais des soupirs; ses larmes ne sont point puisées dans les sources antiques de Castalie ou de Blanduse, mais dans ses yeux; elles ont le sel et l'amertume des véritables larmes humaines. Ses vers, sobres d'images, mais neufs d'expressions, sortent en petit nombre, non de sa plume, mais de son cœur, comme des palpitations cadencées de ce cœur qui se répercutent sur sa page; la musique de ces sonnets ressemble aux majestueux et graves murmures de la grotte de Vaucluse, qui viennent de l'abîme, qui sonnent creux, qui remplissent l'âme, qui la troublent et qui l'apaisent comme des échos souterrains des mystères de Dieu. La langue dans laquelle ces vers s'épanchent ne semble avoir été composée ni pour les hommes, ni pour les esprits délivrés de leurs corps; mais c'est une langue entre ciel et terre, entendue également en haut et en bas, qui a de la terre la passion et la douleur, qui a du ciel l'espérance et la sérénité. Ni Homère, ni Virgile, ni Horace, ni Tibulle, ni Milton, ni Racine n'ont de tels vers, parce qu'aucun d'eux n'a tant aimé ni tant prié. David seul a des versets de cette nature dans ses Psaumes. Pour tout homme sensible qui comprend les sonnets de Pétrarque dans la langue où ils ont été pleurés ou gémis, les sonnets du poëte de Vaucluse sont un manuel qu'il faut porter sur son cœur ou dans sa mémoire comme un confident ou un consolateur dans toutes les vicissitudes des attachements humains; ils calment comme des versets de l'Imitation, et de plus ils enchantent par des mélodies intérieures toujours en concordance du son et des sens. C'est une musique qui aime et qui prie dans toutes ses notes; c'est le psautier de l'amour et de la mort ici-bas; c'est le psautier de la réunion et de l'immortalité là-haut; c'est Pétrarque! Heureuse l'Italie d'avoir produit un tel psalmiste! Malheureuse l'Italie de le négliger aujourd'hui pour déifier des hommes dont les épopées barbares et les tragédies déclamatoires ne valent pas un sonnet de ce David de Vaucluse.
Lamartine.