«Son visage, sa démarche, avaient quelque chose de surhumain; sa taille était délicate et souple, ses yeux tendres et éblouissants à la fois, ses sourcils étaient noirs comme de l'ébène, ses cheveux colorés d'or se répandaient sur la neige de ses épaules; l'or de cette chevelure paraissait filé et tissé par la nature; son cou était rond, modelé et éclatant de blancheur; son teint était animé par le coloris d'un sang rapide sous ses veines; quand ses lèvres s'entr'ouvraient, on entrevoyait des perles dans des alvéoles de rose; ses pieds étaient moulés, ses mains d'ivoire, son maintien révélait la pudeur et la convenance modeste et majestueuse de la femme qui respecte en elle les dons parfaits de Dieu; sa voix pénétrait et ébranlait le cœur; son regard était enjoué et attrayant, mais si pur et si honnête au fond de ses yeux, qu'il commandait la vertu.
«Telle était cette apparition céleste.
«Non, s'écrie le poëte dans son sonnet troisième; non, jamais le soleil se levant du sein des plus sombres nuages qui obscurcissent le ciel; jamais l'arc-en-ciel, après la pluie, n'éclatèrent de couleurs plus variées dans l'éther ébloui que ce doux visage, auquel aucune chose mortelle ne peut s'égaler: tout me parut sombre après cette apparition de lumière.
«Dans quelle région du ciel (reprend-il au vingt-cinquième sonnet) était le modèle incréé d'où la nature tira ce beau visage, dans lequel elle se complut à montrer la puissance d'en haut? Celui qui n'a pas vu comment ses yeux se meuvent délicieusement dans leur orbite, celui qui n'a pas entendu comment sa respiration chante en sortant de ses lèvres, et comment doucement elle parle et doucement elle sourit, celui-là ne saura jamais comment l'amour tue et comment il guérit une âme.»
VII
Cette merveille était Laure, dont le nom, immortalisé par Pétrarque, pourrait se passer de toute autre généalogie.
On a longtemps ignoré celui de sa famille, il est étonnant que Pétrarque ne l'ait jamais prononcé; des recherches incessantes et récentes ont enfin restitué Laure à la noble maison de Noves, d'où elle était indubitablement issue. Cette maison habitait le bourg de Noves, sur les rives de la Durance, à quelque distance d'Avignon; c'est de cette seigneurie qu'elle tirait son nom. Le père de Laure était Audibert de Noves, sa mère se nommait Ermessende; on ne connaît pas son autre nom. Audibert de Noves habitait pendant l'hiver une maison de sa famille à Avignon, Laure y était née. Le sonnet funéraire de Pétrarque, jeté par lui dans son cercueil et retrouvé quand ce cercueil fut ouvert, atteste ce droit d'Avignon à s'appeler la patrie natale de Laure.
Le testament également retrouvé d'Audibert de Noves, qui mourut jeune comme sa fille, parle de Laure, sa fille aînée, à laquelle il lègue 6,000 liv. tournois pour sa dot. Cette somme, considérable pour le quatorzième siècle, est l'indice de la richesse de la maison de Noves.
Ermessende de Noves, veuve d'Audibert, fut tutrice de ses trois enfants; elle accorda la main de Laure, encore enfant, à Hugues de Sades, gentilhomme d'une famille illustre et sénatoriale d'Avignon; le contrat de mariage, retrouvé aussi, est daté de Noves, 16 janvier 1325, dans l'église de Notre-Dame.
Hugues de Sades avait vingt ans, Laure seize ans; outre la dot de 6,000 liv. tournois, Ermessende donne à sa fille Laure une robe de soie verte, sans doute la même dont elle était vêtue dans l'église de Sainte-Claire le jour de fête du 6 avril, quand elle se montra pour la première fois à Pétrarque. Elle reçoit aussi de sa mère, par contrat de mariage, une couronne d'or et un lit honnête. Ses portraits, conservés dans la maison de Sades et ailleurs, la représentent dans ce costume vert comme elle est peinte dans le troisième sonnet de son poëte.