C'est le psalmiste de l'éternité. Quelle destinée, quelle puissance a la poésie quand elle s'inspire de la divinité!

XXII

Quant à nous, nous ne nous étonnons pas de cette puissance de répercussion du son de l'âme humaine à travers toutes les âmes et tous les âges; il y a dans le cœur du héros, du poëte ou du saint, des élans de force qui brisent le sépulcre, le firmament, le temps, et qui vont, comme les cercles excentriques du caillou jeté dans la mer, mourir seulement sur les dernières plages du lit de l'Océan. Le cœur de l'homme, quand il est ému par l'idée de Dieu, porte ses émotions aussi loin que l'Océan porte les ondulations de ses rives.

Telle est la voix de ce poëte qu'on peut appeler véritablement le barde de Dieu!

Mais il a eu de plus un bonheur suprême, celui d'être adopté dans les temps les plus reculés pour le barde du temple, en sorte que, par un phénomène unique en lui, la poésie est devenue religion. C'est le dernier degré de popularité auquel la poésie puisse atteindre. C'est par là qu'il y a une strophe de ce barde dans toutes nos jubilations sacrées, un soupir de ce berger dans tous nos soupirs, une larme de ce pénitent dans toutes nos larmes. Quelque étranger que l'on puisse être aux rites ou aux cultes qui ont adopté ce lyrique pour leur prophète, toutes les âmes modernes l'ont adopté pour leur poëte.

Quant à moi, lorsque mon âme, ou enthousiaste, ou pieuse, ou triste, a besoin de chercher un écho à ses enthousiasmes, à ses piétés ou à ses mélancolies dans un poëte, je n'ouvre ni Pindare, ni Horace, ni Hafiz, poëtes purement académiques; je ne cherche pas même sur mes propres lèvres des balbutiements plus ou moins expressifs pour mes émotions; j'ouvre les psaumes et j'y prends les paroles qui semblent sourdre du fond de l'âme des siècles et qui pénètrent jusqu'au fond de l'âme des générations. Heureux l'homme à qui il a été donné de devenir ainsi l'hymne éternellement vivant, la prière ou le gémissement personnifié du genre humain!

XXIII

J'étais déjà dans cette disposition pour ainsi dire innée pour le poëte David, il y a quelques années, quand je visitai la patrie, la demeure et le tombeau de ce grand lyrique. J'aime à me retracer encore aujourd'hui la mémoire des sites et des impressions que j'y recevais des lieux, des noms et des chants sacrés. Je les retrouve dans mes notes écrites sur la selle de mon chameau qui me servait d'oreiller et de table.

La peste sévissait dans Jérusalem; nous restâmes assis tout le jour en face des portes principales de la cité sainte; nous fîmes le tour des murs en passant devant toutes les autres portes de la ville. Personne n'entrait, personne ne sortait; le mendiant même n'était pas assis contre les bornes, la sentinelle ne se montrait pas sur le seuil; nous ne vîmes rien, nous n'entendîmes rien: le même vide, le même silence à l'entrée d'une ville de trente mille âmes, pendant les douze heures du jour, que si nous eussions passé devant les portes mortes de Pompéi ou d'Herculanum! Nous ne vîmes que quatre convois funèbres sortir en silence de la porte de Damas et s'acheminer le long des murs vers les cimetières turcs; et près de la porte de Sion, lorsque nous y passâmes, qu'un pauvre chrétien mort de la peste le matin, et que quatre fossoyeurs emportaient au cimetière des Grecs. Ils passèrent près de nous, étendirent le corps du pestiféré, enveloppé de ses habits, sur la terre, et se mirent à creuser en silence son dernier lit, sous les pieds de nos chevaux.

La terre autour de la ville était fraîchement remuée par de semblables sépultures que la peste multipliait chaque jour. Le seul bruit sensible, hors des murailles de Jérusalem, était la complainte monotone des femmes turques qui pleuraient leurs morts. Je ne sais si la peste était la seule cause de la nudité des chemins et du silence profond autour de Jérusalem et dedans; je ne le crois pas, car les Turcs et les Arabes ne se détournent pas des fléaux de Dieu, convaincus que sa main peut les atteindre partout et qu'aucune route ne lui échappe.—Sublime raison de leur part, mais qui les mène par l'exagération à de funestes conséquences!