Quand le convoi eut disparu derrière l'angle du sépulcre d'Absalon pour s'enfoncer sous les oliviers de la colline, je me levai pour reprendre enfin mon sentier vers mes tentes. Par une bizarre concordance d'heures, de site, d'accidents et de hasards, ce fut encore la voix de David qui m'arrêta et qui me fit retomber tout pensif et tout ébranlé de poésie sur le bloc de pierre.

Le vent qui, un instant avant, soufflait des montagnes, avait tourné pendant ma longue station au tombeau du roi; il soufflait maintenant de la mer, et il m'apportait de la ville une sorte de psalmodie plaintive semblable au gémissement d'une cité en deuil. En prêtant plus attentivement l'oreille je distinguai la récitation cadencée des psaumes du poëte, qui sortait du couvent des moines latins de Terre-Sainte, et qui, de terrasse en terrasse, venait mourir au tombeau du harpiste de Dieu. Cette flûte sur la colline, ce convoi chantant dans la vallée, cette psalmodie dans le monastère, triple écho à la même heure de cette voix du grand lyrique, enseveli, mais ressuscité sans cesse sur sa montagne de Sion, me jetèrent dans un ravissement d'esprit qui semblait me donner pour la première fois le sentiment de la toute-puissance du chant dans l'homme.

«Qu'est devenu son royaume? m'écriai-je. Les Persans, les Arabes, les califes, les croisés, les sultans s'en sont arraché les morceaux; les pèlerins n'y viennent plus adorer que la poussière, et le vent l'emporte au désert ou à la plage de la grande mer avec le même mépris qu'il emporte le brin de paille du nid de l'hirondelle, quand la nichée a pris son vol en automne vers d'autres climats! Mais sa flûte, mais sa harpe, mais ses notes lyriques du roi des cantiques ont survécu à son empire détruit, à sa race dispersée parmi les nations! Ô puissance de l'âme! ô éternité de la parole inspirée! Le roi est poussière; il ne possède pas même son propre tombeau; mais sa harpe possède l'univers, et qui sait si elle n'a pas son écho jusque dans le ciel?—Jamais homme n'eut une telle apothéose.»

XXXI

Je baisai la pierre détachée de ce tombeau de David, et je rentrai tout recueilli et tout musical sous ma tente. Une lampe l'éclairait; je taillai mon crayon, et j'écrivis, à la lueur de la lampe battue du vent sous la toile, quelques strophes restées incomplètes, et que j'adressai, un certain nombre d'années après, à un des plus élégants et des plus érudits traducteurs des psaumes, M. Dargaud. Je les retrouve avec leurs sens suspendus, et leurs lacunes, et leurs ratures au crayon, sur le papier jauni par la poussière du désert et par la fumée de la tente.

En voici quelques strophes, souvenir d'une soirée de voyage et d'une halte à ce tombeau:

Ô harpe, qui dors sous la tête,
Sous la tête du barde roi,
Veuve immortelle du prophète,
Un jour encore éveille-toi!
Quoi! Dans cette innombrable foule
Des hommes, qui parle et qui coule,
Il n'est plus une seule main
Qui te remue et qui t'accorde,
Et qui puisse un jour sur ta corde
Faire éclater le cœur humain?

Es-tu comme le large glaive
Dans les tombes de nos aïeux
Qu'aucun bras vivant ne soulève
Et qu'on mesure en vain des yeux?
Harpe du psalmiste, es-tu comme
Ces gigantesques crânes d'homme
Que le soc découvre sous lui,
Grands débris d'une autre nature
Qui, pour animer leur stature,
Voudraient dix âmes d'aujourd'hui?

Que faut-il pour te faire rendre les sons d'autrefois? demandai-je à cette harpe sacrée:

Faut-il avoir, dans son enfance,
Gardien d'onagre ou de brebis,
Brandi la fronde à leur défense
Porté leurs toisons pour habits?
Faut-il avoir, dans ces collines,
Laissé son sang sur les épines,
Déchiré ses pieds au buisson?
Collé dans la nuit solitaire
Son oreille au pouls de la terre
Pour résonner à l'unisson?
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