Eh bien! de l'instrument j'ai parcouru la gamme,
De la plainte des sens jusqu'aux langueurs de l'âme,
Chaque fibre de l'homme au cœur m'a palpité,
Comme un clavier touché d'une main lourde et forte,
Dont la corde d'airain se tord brisée et morte,
Et que le doigt emporte
Avec le cri jeté!
Pourquoi donc sans échos sur nos fibres rebelles,
Ô harpe! languis-tu comme un aiglon sans ailes,
Tandis qu'un seul accord des kinnors d'Israël
Fait, après trois mille ans, dans les chœurs de nos fêtes,
D'Horeb et de Sina chanceler les deux faîtes,
Résonner les tempêtes
Et fulgurer le ciel?
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Ah! c'est que tu touchais de tes miséricordes
Ce barde dont ta grâce avait monté les cordes;
De ses psaumes vainqueurs tu faisais don sur don;
Il pouvait t'oublier sur son lit de mollesses,
Tu poursuivais son cœur au fond de ses faiblesses
De ton impatient pardon!...
Fautes, langueurs, péchés, défaillances, blasphèmes,
Adultère sanglant, trahisons, forfaits mêmes.
Ta droite couvrait tout du flux de tes bontés;
Et, comme l'Océan dévore son écume,
Son âme, engloutissant le mal qui le consume,
Dévorait ses iniquités.
Quel forfait n'eût lavé cette larme sonore
Qui tomba sur sa harpe et qui résonne encore!
Les rocs de Josaphat en gardent la senteur.
Tu défendis aux vents d'en sécher le rivage,
Et tu dis aux échos: Roulez-la dans les âges,
Humectez tous les yeux, mouillez tous les visages
Des larmes du divin chanteur!
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J'ai vu blanchir sur les collines
Les brèches du temple écroulé
Comme une aire d'aigle en ruines
D'où l'habitant s'est envolé!
J'ai vu sa ville, devenue
Un vil monceau de poudre nue,
Muette sous un vent de feu,
Et le guide des caravanes
Attacher le pied de ses ânes
Aux piliers du temple de Dieu!
Le chameau, qui baisse sa tête
Pour s'abriter des cieux brûlants,
Dans le royaume du prophète
N'avait que l'ombre de ses flancs,
Siloé, qu'un seul chevreau vide,
N'était qu'une sueur aride
Du sol brûlé sous le rayon,
Et l'Arabe, en sa main grossière
Ramassant un peu de poussière,
S'écriait: C'est donc là Sion!
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Mais, quand sur ma poitrine forte
J'étreignis la harpe des rois,
Le vent roula vers la mer Morte
L'écho triomphal de ma voix;
Le palmier secoua sa poudre,
Le ciel serein de foudre en foudre
Tonna le nom d'Adonaï;
L'aigle effrayé lâcha sa proie,
Et je vis palpiter de joie
Deux ailes sur le Sinaï!
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Est-ce là mourir? Non, c'est vivre
Plus vivant dans tous les vivants!
C'est se déchirer comme un livre,
Pour jeter ses feuillets aux vents!
C'est imprimer sa forte trace
Sur chaque parcelle d'espace
Où peuvent plier deux genoux!...
Et nous, bardes aux luths sans âme,
Qui du ciel ignorons la gamme,
Dites-moi! pourquoi vivons-nous?...
Dans l'Orient, riche en symbole,
Ainsi quand des saints orateurs
La pathétique parabole
Fait fondre l'auditoire en pleurs,
Le prêtre suspend la prière,
Il va de paupière en paupière
Éponger l'eau de tous les yeux;
Et de cet égouttement d'âme
Il compose un amer dictame
Qui guérit tout mal sous les cieux!
Ainsi sur ta corde arrosée, Par le divin débordement,
Tes larmes, comme une rosée,
Se boiront éternellement
Ô berger! que l'eau de ta coupe
Avec la nôtre s'entrecoupe
Pour abreuver tous les climats!
Ton Jéhovah dort sous ses nues
Et d'autres races sont venues!...
Mais on pleure encore ici-bas!
Lamartine.