Fénelon est cosmopolite et imaginaire;
Jean-Jacques Rousseau, dans son Contrat social et dans ses plans de constitution pour la Pologne ou pour la Corse, est le plus inexpérimental des législateurs. Il n'y a pas une de ses lois qui se tienne debout sur des pieds véritablement humains; il fait dans le Contrat social la législation des fantômes, comme il fait dans l'Émile l'éducation des ombres, et dans la Nouvelle Héloïse, il ne fait que l'amour des abstractions ayant pour passion des phrases. Son Contrat social porte tout entier à faux sur un sophisme qu'un souffle d'enfant ferait évanouir. Il suppose que l'origine des gouvernements a été un traité après mûre délibération entre les premiers hommes déjà suffisamment philologistes et suffisamment citoyens pour connaître, définir et formuler savamment leurs droits et leurs devoirs réciproques. Il construit sur ce rêve une pyramide d'autres rêves qui, partant tous d'un principe faux, arrivent aux derniers sommets de l'absurde et de l'impossible en application. La passion chrétienne et sainte de l'égalité démocratique dont il était animé donne seule une valeur morale à cette utopie du Contrat social. C'est une bonne pensée accouplée à une risible chimère. Il en sort un monstre de bonne intention; on estime le philosophe, on a pitié du législateur politique.
Mirabeau seul était grand politique, mais il était vicieux; le vice chez lui a servi l'éloquence, mais il a vicié et stérilisé le génie.
V
Les littérateurs politiques plus récents, tels que M. de Bonald, M. de Maistre et leurs sectaires, hommes de réaction et non d'idées, sont tout simplement des contre-sophistes. Ils ont pris en tout le contre-pied de Thomas Morus, de Fénelon, des publicistes de l'Assemblée constituante française. Tous deux sont des tribuns posthumes et éloquents de l'aristocratie et de la théocratie, le premier a sacrifié les peuples aux rois, le second a sacrifié les rois même aux pontifes. Pour que la première théorie, celle de M. A. Bonald, fût vraie, il fallait que Dieu eût créé les rois infaillibles, d'une autre chair que celle des peuples; pour que la seconde de ces théories, celle de M. de Maistre, fût applicable, il fallait que Dieu, souverain visible et présent partout, gouvernât lui-même les sociétés civiles par des oracles surnaturels contre l'autorité desquels le doute fût un blasphème et la désobéissance un sacrilége. Or, comme l'esprit humain ne pouvait se plier à cette abdication de sa liberté morale et déclarer la révélation sacerdotale en permanence dans la politique de tout l'univers, il fallait la force sans raisonnement et sans réplique pour contraindre l'esprit humain, il fallait le bourreau pour dernier argument de conviction. Aussi le dernier de ces littérateurs politiques, de Maistre, n'a-t-il pas reculé devant cette divinisation du glaive; un cri d'horreur lui a en vain répondu du fond de toutes les consciences, il a ses disciples qui confessent sa foi, disciples qui maudissent à bon droit les philosophes démocratiques de l'échafaud et de la Convention, mais que la même logique conduirait fatalement aux mêmes crimes si leur nature ne s'interposait entre leurs théories et leurs actes. Nous n'aurions à choisir, si nous écoutions ces sophistes, qu'entre le sang versé à flots au nom du peuple et le sang versé à torrents au nom de Dieu!
VI
Enfin dans ces derniers temps la théorie des gouvernements a été chez quelques hommes scandaleux d'audace jusqu'à nier les gouvernements eux-mêmes, c'est-à-dire jusqu'à proclamer sous le nom d'anarchie la liberté illimitée de chaque citoyen dans l'État.
Cette théorie, plus digne selon nous du nom de démence que du nom de science, n'a qu'un nom qui puisse la caractériser, c'est l'athéisme de la loi, ou plutôt c'est le suicide des gouvernements et par conséquent le suicide de l'homme social.
Les écrivains politiques en état de frénésie ou de cécité qui se sont faits les organes de cette théorie de la liberté illimitée, et qui ont été assez malheureux pour se faire des adeptes, n'ont pas réfléchi que tout jusqu'à la plume avec laquelle ils niaient la nécessité de la loi était en eux un don, un bienfait, une garantie de la loi; que l'homme social tout entier n'était qu'un être légal depuis les pieds jusqu'à la tête; qu'ils n'étaient eux-mêmes les fils de leurs pères que par la loi; qu'ils ne portaient un nom que par la loi qui leur garantissait cette dénomination de leur être, et qui interdisait aux autres de l'usurper; qu'ils n'étaient pères de leurs fils que par la loi qui leur imposait l'amour et qui leur assurait l'autorité; qu'ils n'étaient époux que par la loi qui changeait pour eux un attrait fugitif en une union sacrée qui doublait leur être; qu'ils ne possédaient la place où reposait leur tête et la place foulée par leurs pieds que par la loi, distributrice gardienne et vengeresse de la propriété de toutes choses; qu'ils n'avaient de patrie et de concitoyens que par la loi qui les faisait membres solidaires d'une famille humaine immortelle et forte comme une nation; que chacune de ces lois innombrables qui constituaient l'homme, le père, l'époux, le fils, le frère, le citoyen, le possesseur inviolable de sa part des dons de la vie et de la société, faisaient, à leur insu, partie de leur être, et qu'en démolissant tantôt l'une tantôt l'autre de ces lois, on démolissait pièce à pièce l'homme lui-même dont il ne resterait plus à la fin de ce dépouillement légal qu'un pauvre être nu, sans famille, sans toit et sans pain sur une terre banale et stérile; que chacune de ces lois faites au profit de l'homme pour lui consacrer un droit moral ou une propriété matérielle était nécessairement limitée par un autre droit moral et matériel constitué au profit d'un autre ou de tous; que la justice et la raison humaine ne consistaient précisément que dans l'appréciation et dans la détermination de ces limites que le salut de tous imposait à la liberté de chacun; que la liberté illimitée ne serait que l'empiétement sans limite et sans redressement des égoïsmes et des violences du plus fort ou du plus pervers contre les droits ou les facultés du plus doux ou du plus faible; que la société ne serait que pillage, oppression, meurtre réciproque; qu'en un mot la liberté illimitée, cette soi-disant solution radicale des questions de gouvernement tranchait en effet la question, mais comme la mort tranche les problèmes de la vie en la supprimant d'un revers de plume ou d'un coup de poing sur leur table de sophistes. Ces sabreurs de la politique, ces proclamateurs de la liberté illimitée démoliraient plus de sociétés et de gouvernements humains en une minute et en une phrase que la raison, l'expérience et la sagesse merveilleuse de l'humanité n'en ont construit en tant de siècles! La liberté illimitée c'est l'anarchie: l'anarchie n'est pas une science, c'est une ignorance et une brutalité.
Ces sophismes ne sont que des tyrannies qui changent de nom sans changer de moyens. Mais la pire des tyrannies serait un bienfait en comparaison de la liberté illimitée, cette tyrannie de tous contre tous!