XI
Jean XXII venait de mourir; Jacques Fournier, fils d'un boulanger de Saverdun, ayant passé sa vie dans un cloître, venait d'être élu: ce nouveau pape ne partageait pas l'aversion de Jean XXII pour l'Italie. On songeait à transporter la cour pontificale à Rome; Pétrarque, Italien de cœur, adressa au pape une magnifique allocution de la ville de Rome au pape pour le conjurer de rapatrier l'Église à la ville éternelle. Le poëte reçut de Benoît XII, en récompense de cette ode, un canonicat avec un riche bénéfice ecclésiastique dans l'évêché de Lombez. Une autre ode qu'il adressa à la même époque à Étienne Colonna, et que Voltaire appelle la plus admirable de ses poésies lyriques, éleva sa renommée au-dessus de tous les poëtes du temps.
«L'Italie dormira-t-elle toujours, et n'y aura-t-il personne qui la réveille?»
XII
Pétrarque partit enfin pour Rome au moment où Laure, touchée de sa constance, cherchait à le retenir à son tour par quelques innocentes prévenances, comme si elle eût été attristée de perdre son esclave; mais déjà Pétrarque lui-même avait cherché, dans une liaison moins platonique, une diversion à la passion qui le dévorait.
Embarqué à Marseille, il débarqua à Civita-Vecchia. La guerre civile désolait la campagne de Rome; l'accès en était fermé par les bandes armées de la famille des Ursins, ennemie des Colonne. Pétrarque se réfugia au château fort de Capranica, chez le comte d'Anguillara, qui avait épousé une des filles d'Étienne Colonna. Il décrit ce séjour de paix au milieu de la guerre dans une de ses lettres.
Étienne Colonna, sénateur de Rome, c'est-à-dire dictateur en l'absence des papes, vint le chercher avec une forte escorte de cavalerie, l'emmena à Rome, et le logea près de lui au Capitole. Ce séjour fut charmant, mais court; l'image de Laure, un moment oubliée, le rappelait comme à son insu à Avignon; il y revint; en la retrouvant, il retrouva son délire. «Je désirais la mort,» écrit-il; «j'étais tenté de me la donner; je redoutais de rencontrer Laure comme le pilote craint l'écueil; je me sentais défaillir quand j'apercevais cette chevelure dorée, ce collier de perles sur un cou plus éclatant que la neige, ces épaules dégagées, ces yeux dont la nuit même de la mort ne pouvait éteindre le rayonnement; l'ombre seule de Laure me donnait en passant un frisson; le son de sa voix ébranlait tous mes sens!»
XIII
Redoutant de retomber dans les charmes de son idole, mécontent des papes et de leur cour, qui semblait le négliger dans sa captivité politique et le reléguer dans sa vaine poésie, il prit le parti de fuir un monde qui ne lui offrait que le désespoir dans l'amour, l'ingratitude dans l'ambition; il se souvenait d'un site à la fois sauvage et délicieux, où l'ombre des forêts, le murmure des eaux courantes, la fraîcheur des étés, la tiédeur des hivers, lui avaient autrefois servi d'abri contre les tumultes de son âme; il résolut d'y fixer pour jamais sa vie. Ce lieu était assez éloigné pour que la présence et le nom de Laure ne l'y poursuivissent pas, assez rapproché pour qu'il pût la revoir quelquefois et suivre des yeux de l'âme sa seule étoile ici-bas: c'était Vaucluse. La description qu'en fait Pétrarque lui-même, dans plusieurs de ses sonnets et de ses lettres, est parfaitement conforme à ce que les pèlerins de la poésie et de l'amour y viennent contempler encore aujourd'hui, et à ce que les recherches et les dessins écrits de M. le baron Robert nous en ont retracé à nous-même. M. le baron Robert a, comme nous, la superstition du génie et de l'amour de Laure et de Pétrarque. Nous lui devons beaucoup.
Vaucluse est une sorte de Tibur des Gaules; à l'extrémité d'une vallée ombreuse et boisée, tout humide et toute retentissante du murmure des eaux courantes, un rempart de rochers amoncelés et inaccessibles ferme tout à coup l'horizon. D'un côté de cet amphithéâtre de rochers s'élève au sommet un vieux château en ruines; les pans de murs percés de brèches et de fenêtres se confondent avec les roches grises qui les portent.