C'était la demeure d'été des évêques de Cavaillon: ces évêques y venaient dans la canicule respirer la fraîcheur de la vallée.

Du côté opposé, une caverne naturelle, d'une prodigieuse élévation, se creuse comme le portique d'un monde souterrain; la lumière s'assombrit en s'enfonçant dans la profondeur de la grotte. Un vaste bassin d'eau si azurée qu'elle en paraît noire, et si profonde que la sonde n'en atteint pas le fond, occupe toute l'étendue de l'antre. Dans l'été, l'eau dort sans bouillonnement et sans murmure dans son entonnoir de pierres; au printemps et en automne, l'onde surmonte ses bords, s'épanche en écumant par-dessus le seuil de la caverne, et roule, comme une cascatelle de Tivoli, en lambeaux liquides, jusqu'au fond de la vallée.

Cette chute, ce mouvement, ce bruit répercuté de rochers en rochers, ces brouillards d'écume flottante, sous lesquels la verdure de ces rives se voile et se dévoile aux vents, sont la vie et le charme, et comme la pensée de ces beaux sites.

Quelques maisonnettes pauvres, précédées ou entourées de petits jardins en terrasse ou en gradins, étaient disséminées çà et là sur la pente de la montagne, au-dessus de la Sorgue; c'est le nom que prend la Fontaine de Vaucluse en sortant de la caverne. Pétrarque se fit construire une petite maison à la mesure d'un ermitage. Voici comment il la décrit lui-même dans une de ses lettres, ainsi que la vie ascétique dans laquelle il s'était recueilli pour prier, chanter, rêver et aimer encore:

«Quand on trouve un antre creusé par la nature dans les flancs d'un rocher, dit Sénèque, l'âme est saisie d'un sentiment religieux, sans doute parce qu'on y sent l'impression directe de l'Ouvrier divin; les sources des grands fleuves inspirent la vénération, l'apparition subite d'un fleuve mérite des autels; j'en veux ériger un, ajoute-t-il, aussitôt que mes ressources pécuniaires me le permettront; je l'élèverai dans mon petit jardin qui est sous les roches et au-dessus des eaux; mais c'est à la Vierge, mère du Dieu qui a détruit tous les autres dieux, que je le dévouerai.»

«Ici, dit-il après dix ans de séjour dans cet ermitage, ici je fais la guerre à mes sens et je les traite en ennemis: mes yeux, qui m'ont entraîné dans toutes sortes de précipices, ne voient maintenant que le ciel, l'eau, le rocher. Je n'entends que les bœufs qui mugissent, les moutons qui bêlent, les oiseaux qui gazouillent, les eaux qui bruissent; la seule femme qui s'offre à mes regards est une servante noire, sèche et brûlée comme un désert de Libye. Je garde le silence depuis le matin jusqu'au soir, n'ayant personne à qui parler; les paysans, uniquement occupés à cultiver leurs vignes, leurs vergers, ou à tendre leurs filets dans la Sorgue, ne connaissent ni la conversation ni les commerces de la vie. Je me contente pour ma nourriture du pain noir de mon jardinier, et je le mange même avec une sorte de plaisir; quand on m'en apporte du blanc de la ville, je le donne presque toujours à celui qui l'a apporté. Mon jardinier, qui est un corps de fer, me reproche lui-même la vie trop frugale que j'observe, et prétend que je ne pourrai pas la soutenir longtemps. Pour moi, je pense qu'il est plus aisé de s'accoutumer à une nourriture grossière qu'à des mets délicats et recherchés; des figues, des raisins, des noix, des amandes, voilà mes délices; j'aime les poissons dont la rivière abonde: c'est un grand plaisir pour moi de les voir briller dans les filets qu'on leur tend et que je leur tends moi-même quelquefois. Je ne vous parle pas de mes habits, tout est bien changé à cet égard; je ne porte plus ceux dont j'aimais autrefois à me parer, vous me prendriez à présent pour un laboureur ou un berger des montagnes.

«Ma maison ressemble à celle de Fabricius ou de Caton; tout mon intérieur domestique consiste en un chien et en un serviteur; ce serviteur a sa maison attenante à la mienne; quand j'ai besoin de lui je l'appelle, quand je n'en ai plus besoin il retourne dans sa chaumière. Je me suis défriché deux petits jardins qui siéent merveilleusement à mes goûts. Je ne crois pas que dans le monde il y ait rien qui leur ressemble. Il faut que je vous confie une faiblesse digne d'une femmelette: je suis fâché qu'il y ait quelque chose de si beau hors de l'Italie. De ces deux jardins l'un est ombragé, recueilli, propre à l'étude: c'est mon site d'inspiration; il descend en pente douce vers la Sorgue qui vient de sortir des flancs du rocher, il est clos de l'autre côté par des murailles naturelles de rocs inaccessibles où les oiseaux seuls peuvent s'élever grâce à leurs ailes; l'autre jardin est plus contigu encore à la demeure, moins sauvage, tapissé de pampres, et, ce qui est singulier, à côté d'une rivière très-rapide, séparé par un petit pont d'une grotte voûtée où les rayons du soleil ne pénètrent pas. Je crois que cette grotte ressemble à cette petite salle souterraine au bord de la mer de Gaëte, où Cicéron allait quelquefois déclamer ses discours pour apprendre à lutter avec les bruits de la multitude. Ce lieu recueilli et sombre m'invite à l'étude et à la composition.

«Je m'y tiens à midi; le matin je vais sur les collines plus hautes; le soir dans les prés ou dans le voisinage de la fontaine de Vaucluse, ou dans ce petit jardin dans l'île en bas de la grotte, à l'ombre du rocher au milieu des eaux. Ce site est étroit, mais propre à réveiller l'esprit le plus paresseux et à l'élever jusqu'aux nues. Ah! que je passerais volontiers ma vie ici, si je ne me sentais pas encore trop près d'Avignon et trop loin de l'Italie; car, pourquoi dissimuler ces deux faibles de mon âme? j'aime l'Italie et je hais Avignon; l'odeur empestée de cette maudite ville corrompue vicie l'air pur de mes champs. Je sens que la proximité m'en fera sortir.»

XIV

Quant à ses occupations et ses rêveries dans cette solitude, voici ce que je lis dans une de ses lettres à un autre de ses amis. J. J. Rousseau n'a rien de plus extatique.