«Combien de fois pendant les nuits d'été, à la douzième heure, après avoir récité mon bréviaire, je suis allé me promener dans les campagnes au clair de la lune! Combien de fois même suis-je entré seul, malgré les ténèbres intimidantes de la nuit, dans cet antre terrible où, le jour même et en compagnie d'autres hommes, on ne pénètre pas sans un secret saisissement! J'éprouvais une sorte de plaisir en y entrant; mais, je l'avoue, ce plaisir n'était pas sans une certaine voluptueuse terreur.

«Je trouve tant de douceur dans cette solitude, une si délicieuse tranquillité, qu'il me semble n'avoir véritablement vécu que pendant le temps que je l'ai habitée; tout le reste de ma vie n'a été qu'un continuel tourment!»

De plus une harmonie secrète semblait préexister entre Pétrarque et la fontaine de Vaucluse, harmonie dont il parle plusieurs fois lui-même comme d'une superstition de l'amour qui l'attachait à ces beaux lieux. La crue des eaux de la fontaine correspondait au 6 avril vers l'équinoxe du printemps, et c'était aussi le 6 avril qu'il fêtait dans son cœur l'anniversaire de sa rencontre avec Laure, et que la crue de ses larmes débordait régulièrement de ses yeux au retour de ce jour heureux ou fatal de sa vie.

À tous ces charmes il faut, si l'on en croit la tradition, ajouter le charme de se rapprocher assez souvent de la résidence d'été de Laure: elle habitait, pendant cette saison, le village voisin de Cabrières.

XV

Soit qu'il la vît quelquefois dans ses longues promenades à travers les campagnes voisines, soit qu'il ne la vît qu'en songe, l'image de Laure l'obsédait le jour et la nuit, comme celle des dames romaines obsédait saint Jérôme dans son désert. Le poëte raconte à peu près dans les mêmes termes que l'anachorète les apparitions séduisantes du fantôme qui troublait son repos et ses prières.

«Trois fois, au milieu de la nuit, la porte de ma chambre fermée, je l'ai vue devant mon lit avec une contenance assurée réclamant son serviteur: la peur glaçait mes membres; mon sang abandonnait mes veines pour se retirer dans le cœur. Je ne doute pas que, si l'on fût venu alors avec une lumière, on ne m'eût trouvé pâle comme un mort, et portant sur mon visage tous les signes de la plus grande frayeur.

«Je me levais tremblant avant l'aurore, et, sortant bien vite d'une maison où tout m'était suspect, je grimpais sur la cime du rocher; je courais dans les bois, regardant de tout côté si cette image, qui était venue troubler mon repos, ne me suivait pas. Je ne me croyais nulle part en sûreté.

«On ne voudra pas me croire, mais ce que je dis est vrai. Souvent dans des endroits écartés, lorsque je me flattais d'être seul, je la voyais sortir du tronc d'un arbre, du bassin d'une fontaine, du creux d'un rocher, d'un nuage, je ne sais où. La frayeur me rendait immobile, je ne savais que devenir ni où aller.»

Son amour, ses livres et ses vers suffisaient à sa vie. Voici comment il parle à ses amis mondains, qui lui reprochaient sa fuite du monde: