«Ces gens-là regardent les plaisirs du monde comme le souverain bien; ils ne comprennent pas qu'on puisse y renoncer. Ils ignorent mes ressources. J'ai des amis dont la société est délicieuse pour moi. Mes livres, ce sont des gens de tous les pays et de tous les siècles: distingués à la guerre, dans la robe et dans les lettres; aisés à vivre, toujours à mes ordres; je les fais venir quand je veux, et je les renvoie de même; ils n'ont jamais d'humeur et répondent à toutes mes questions.
«Les uns font passer en revue devant moi les événements des siècles passés; d'autres me dévoilent les secrets de la nature; ceux-ci m'apprennent à bien vivre et à bien mourir; ceux-là chassent l'ennui par leur gaieté, et m'amusent par leurs saillies; il y en a qui disposent mon âme à tout souffrir, à ne rien désirer, et me font connaître à moi-même. En un mot, ils m'ouvrent la porte de tous les arts et de toutes les sciences: je les trouve dans tous mes besoins.
«Pour prix de si grands services, ils ne demandent qu'une chambre bien fermée dans un coin de ma petite maison, où ils soient à l'abri de leurs ennemis. Enfin, je les mène avec moi dans les champs, dont le silence leur convient mieux que le tumulte des cités.»
XVI
Dans quelques courts voyages qu'il faisait à Avignon, il affectait l'indifférence en rencontrant Laure. Celle-ci, dont les charmes commençaient à se faner, moins sous les années que sous la douleur, s'affligeait en secret de cet abandon. Un jour qu'elle passait auprès de son poëte, insensible en apparence à sa vue: «Ô Pétrarque,» lui dit-elle à voix basse et d'un accent de reproche mélancolique, «que vous avez été bientôt las de m'aimer!» Pétrarque, rentré à Vaucluse, écrivit le cinquantième sonnet, qui commence ainsi:
«Ô madame! non, je ne fus jamais las de vous aimer; et tant que je vivrai, je n'épuiserai pas mon amour! Que votre nom seul soit gravé sur le marbre blanc de ma tombe! etc.»
Ce fut vers ce temps qu'il écrivit ces trois immortelles canzone, odes élégiaques surnommées par les Italiens, à cause de leur perfection, les trois Grâces de leur langue. Ce fut alors aussi qu'il conçut et qu'il écrivit son poëme épique, plus romain qu'italien, sur les victoires de Scipion en Afrique; entreprise ingrate et malheureuse. Son génie était dans son amour: dès qu'il s'en séparait, il n'était plus qu'un érudit; dès qu'il y revenait, il était le plus harmonieux et le plus tendre des poëtes.
XVII
Sa renommée comme poëte, comme amant et comme écrivain consommé dans toutes les œuvres de style s'était tellement répandue hors de sa retraite de Vaucluse, que Rome et Paris, ces deux capitales des lettres, lui offrirent de le couronner roi de la poésie et de la science. C'était, pour les poëtes du moyen âge, ce que le triomphe antique était pour les héros de Rome. Par une étrange coïncidence de pensée et de date, les deux triomphes lui furent offerts le même jour par la France et par l'Italie.
«Le 23 août 1340, raconte-t-il lui-même, étant à Vaucluse, occupé de Laure et de mon poëme de l'Afrique, à la troisième heure du jour, c'est-à-dire vers les neuf heures du matin, je reçus une lettre du sénat de Rome, qui m'invitait avec les plus fortes instances à venir recevoir à Rome la couronne. Le même jour, à la dixième heure, c'est-à-dire vers quatre heures après midi, je vis arriver un courrier m'apportant une lettre du chancelier de l'Université, Robert de Bardy, qui me conjurait de donner la préférence à la ville de Paris pour y recevoir la couronne de gloire. «Décidez pour moi,» écrivit-il le même jour au soir à son patron et à son ami le cardinal Colonna; vous êtes mon conseil, mon appui, mon ami, ma gloire!»