La famille des Colonne, jalouse de l'honneur de ce couronnement pour leur ville, décida pour Rome. Le roi de Naples, Robert, ami et admirateur passionné de Pétrarque, contribua plus encore à décider Pétrarque pour Rome. Robert était un des princes d'Italie qui demandaient avec le plus d'autorité cet honneur du couronnement pour le favori de son esprit. Pétrarque partit pour Naples. Après de longues conversations entre le roi et le poëte, Robert, quoique vieilli déjà sur le trône, lui dit:
«Je vous jure que les lettres me sont plus chères que la couronne, et que, s'il me fallait renoncer à l'un ou à l'autre, j'arracherais bien vite le diadème de mon front.» La veille du jour où Pétrarque allait partir de Naples pour Rome, le roi, dans son audience de congé, se dépouilla de la robe qu'il portait et en fit présent à son ami, pour qu'il la revêtît le jour de son couronnement. Il le nomma de plus aumônier de la cour de Naples, titre honorifique qui n'impliquait d'autre devoir que la reconnaissance à celui auquel il était décerné.
Pétrarque, par une superstition du cœur qui associait la date de son amour à toutes les dates heureuses de sa vie, voulut arriver à Rome le 6 avril. Il y fut reçu en roi plus qu'en poëte. Les lettres, qui renaissaient alors, étaient la véritable royauté des peuples. On ne vit, dans les temps modernes, de triomphe intellectuel comparable qu'au retour de Voltaire dans Paris, après une absence de quarante ans, pour être couronné et pour mourir. La pompe fut digne du peuple romain et du premier des poëtes vivants; le Capitole revit les jours antiques; le procès-verbal de la cérémonie, que nous avons sous les yeux, porte:
«Pétrarque a mérité le titre de grand poëte et de grand historien, et, en conséquence, tant par l'autorité du roi Robert de Naples que par celle du sénat et du peuple romain, on lui a décerné le droit de porter la couronne de laurier, de hêtre ou de myrte, à son choix; enfin on le déclare citoyen romain, en récompense de l'amour qu'il a constamment manifesté pour Rome, le peuple, la république, etc.»
Cette gloire officielle ne fit rien à son bonheur et déchaîna contre lui plus d'envie. «Cette couronne, écrit-il lui-même dans son âge refroidi, ne m'a rendu ni plus poëte, ni plus savant, ni plus éloquent; elle n'a servi qu'à irriter la jalousie contre moi et à me priver du repos dont je jouissais; ma vie, depuis ce temps, n'a été qu'un combat; toutes les langues, toutes les plumes, se sont aiguisées contre moi, mes amis sont devenus mes ennemis! J'ai porté la peine de mon ambition et de ma vanité.»
XVIII
Il ne faut pas rester longtemps dans une ville où l'on a joui des suprêmes honneurs. Pétrarque suivit cette maxime; pressé d'aller se parer de son laurier aux regards de Laure, il repartit pour Avignon. La maison des Corrége, amis des Colonne et par conséquent les siens, l'arrête quelques jours à Parme; les Corrége venaient de s'emparer de la souveraineté de cette ville sur la maison de la Scala: Pétrarque, paru à Parme au moment de cette révolution, entra dans la ville avec les vainqueurs, et se signala énergiquement parmi leurs partisans politiques. Ces princes, fiers de son amitié, lui donnèrent part à leur gouvernement; ils formèrent avec lui un véritable triumvirat du bien public, qui faisait contraste avec la tyrannie de leurs prédécesseurs. Pétrarque affectait à Parme et bientôt à Rome l'esprit et les formes de l'antique liberté romaine. Son éloquence rappelait Cicéron comme sa poésie rappelait Virgile.
XIX
La poésie l'emportait cependant; il cherchait à Parme un souvenir de Vaucluse. Un jour qu'il était sorti de Parme pour se dissiper à l'ordinaire, le goût de la promenade l'ayant entraîné, il passa la rivière de Lenza, qui est à trois lieues de la ville, et se trouva sur le territoire de Rheggio, dans une grande forêt qu'on nomme Silva piana quoiqu'elle soit sur une colline fort élevée, d'où l'on découvre les Alpes et toute la Gaule cisalpine. Il faut l'entendre lui-même faire la description des lieux, et de ce qu'il y sentit, dans une lettre en vers latins à Barbate de Sulmone.
«De vieux hêtres, dont la tête touche les nues, défendent l'approche de cette forêt aux rayons du soleil. De petits vents frais sortis des montagnes voisines, et plusieurs ruisseaux qui y serpentent, tempèrent les ardeurs de la canicule. Dans les plus grandes sécheresses, la terre y est toujours couverte d'un gazon vert émaillé de fleurs. On y entend gazouiller toutes sortes d'oiseaux, et on y voit courir des bêtes fauves de toutes espèces. Au milieu s'élève un théâtre que la nature semble avoir fait exprès pour les poëtes. Une montagne le met à l'abri des vents du midi; des arbres qui l'entourent y répandent un ombrage frais. On y entend le ramage des oiseaux et le murmure d'un ruisseau qui invite au sommeil. La terre y exhale une odeur délicieuse, c'est l'image des champs Élysées.