«Les bergers et les laboureurs respectent ce lieu sacré: sa beauté me frappa; je sentis tout à coup comme une inspiration des Muses, qui m'invitaient à travailler à mon Afrique. Honteux d'avoir reçu un honneur que je n'avais pas mérité, je résolus de mettre la dernière main à ce poëme, pour faire voir que je n'étais pas tout à fait indigne de la couronne. L'ardeur poétique se réveilla avec tant de force, que je crus devoir m'y livrer. Je fis plusieurs vers sur-le-champ avec une facilité que je n'avais jamais éprouvée, et je continuai d'y travailler pendant quelques jours que je passai dans le voisinage de Silva piana

Il se construisit une maison entre la ville et cette forêt. «J'ai ainsi, écrit-il, une campagne au milieu de la ville et une ville au milieu des champs; quand je suis las de la solitude, je n'ai qu'à sortir, je trouve le monde; quand je suis las du monde, je rentre dans ma demeure et j'y retrouve la solitude. Je jouis ici d'un repos que les philosophes d'Athènes, les poëtes de Rome, les anachorètes du désert, n'ont jamais goûté. Ô fortune! laisse en paix un homme qui se cache! Sors de sa petite maison, et vas agiter les palais des rois!»

«Ici,» ajoute-t-il dans une de ses lettres à son ami Pastrengo, «je travaille toujours, aspirant au repos et n'espérant pas y parvenir; je m'avance à grands pas vers la mort sans la redouter; je voudrais sortir de cette odieuse prison où mon âme est captive. J'habite Parme, j'y passe ma vie dans l'église ou dans mon jardin. Las de la ville, je vais souvent errer dans les bois; je bâtis une petite maison telle qu'il convient à la médiocrité de mon état; on y verra peu de monde. Les vers d'Horace ralentissent mon ardeur pour le bâtiment et me parlent de ma dernière demeure. Je réserve les pierres pour mon monument. Si j'aperçois une petite fente dans les murs nouveaux, je gronde les maçons; ils me répondent que tout l'art des hommes ne saurait rendre l'argile plus solide, qu'il n'est pas surprenant que des fondements récents se tassent un peu, que les mains mortelles ne peuvent construire rien de durable; enfin, que ma maison durera encore plus que moi et mes neveux. Je rougis alors, et je dis en moi-même: Insensé! assure donc les fondements de ce corps qui menace ruine; ce corps s'écroulera avant ta maison, tu seras bientôt forcé de quitter l'une et l'autre de ces demeures!»

On croit entendre Horace devenu plus sérieux en devenant plus spiritualiste dans l'âge chrétien.

XX

La mort prématurée de son ami Jacques Colonna, l'évêque de Lombez, le fit renoncer à son canonicat de Gascogne, pays qui lui était antipathique, à cause de la loquacité, dit-il, et de la turbulence de ses sauvages habitants. Les princes de la maison de Corrége lui firent donner la place lucrative d'archidiacre de Parme. Ils voulaient l'attacher à eux à tout prix.

Cependant Clément VI, pape lettré, mondain, magnifique, venait de succéder à des papes plus monastiques que romains, Rome lui envoya une députation pour le supplier de rétablir le saint-siége dans ses murs. En passant à Parme, cette nombreuse ambassade de princes romains s'adjoignit Pétrarque comme orateur de Rome. Pétrarque rentra avec eux à Avignon, harangua éloquemment le pape, et reçut en récompense de sa harangue un riche bénéfice dans l'État de Pise.

Ce fut dans cette ambassade qu'il se lia d'amitié et de politique avec Nicolas de Rienzi, qui devint peu après l'agitateur, le tribun, le dictateur et la victime de Rome.

Rienzi, poëte et orateur comme Pétrarque, n'eut que le tort de se tromper de quelques siècles. Pétrarque et lui auraient dû naître au temps des Scipions. Au lieu de penser, ils rêvèrent; leur rêve était beau, mais il était posthume.

XXI