C'est le malheur de l'Italie, depuis sa déchéance politique, d'avoir conservé ses grandes facultés individuelles en ayant perdu sa nationalité. Elle enfante des Romains, et elle ne nourrit que des Italiens. L'énergie des caractères et la puissance des intelligences qu'elle produit sont en perpétuel contraste avec la petitesse des États et avec la servitude des institutions pour lesquels ces natures romaines devaient vivre; en sorte que cette noble et belle terre souffre doublement de rêver ce que fut l'Italie jadis, et de subir ce que l'Italie est aujourd'hui. Supplice cruel par lequel un peuple toujours vivant est encadré dans une nationalité, non pas morte, mais ensevelie. Dans un tel état de choses, les facultés de ses grands hommes ne servent qu'à les torturer davantage par le spectacle de l'impuissance de leurs destinées; de là des rêves, seule consolation des imaginations héroïques emprisonnées dans l'impossible.

Telle était l'Italie du temps de Rienzi et de Pétrarque, hélas! et telle elle est encore de nos jours. Une forte confédération de toutes ses petites puissances, reliées en faisceau par une grande puissance militaire extérieure, peut seule restaurer une ombre de l'antique Italie. Mais, à elle seule, elle ne peut rien: l'unité, source de toute force, lui manque; l'amitié pieuse des races qu'elle appelait jadis barbares lui est nécessaire. Il n'y a qu'une main armée qui puisse la relever sur son séant.

XXII

Rienzi était né à Rome d'un cabaretier et d'une lavandière; mais on assurait que cette lavandière était d'un sang impérial, fille d'un bâtard de l'empereur Henri VII. On pourrait attribuer à cette origine cet instinct de grandeur et de souveraineté qui se révéla en lui dès son enfance. Il naquit poëte, orateur, tribun et remueur d'hommes; les noms de Tite-Live, de Cicéron, de César, des deux Sénèques, étaient toujours dans sa bouche; ses entretiens reconstruisaient sans cesse la Rome de la république ou de l'empire; il avait le fanatisme du Capitole. Il s'indignait contre l'insolence de ces deux ou trois familles romaines qui tyrannisaient sa patrie en l'absence des papes. C'est pour cela qu'il était venu solliciter avec passion Clément VII de rentrer au Vatican; son ambassade n'eut pas de succès. Clément VII, homme de plaisir et de mollesse, préférait les délices d'Avignon aux luttes qu'il aurait à soutenir à Rome contre les princes, presque tous armés et fortifiés, des États romains. Il aimait mieux régner au Capitole de nom que de fait; il amusa Pétrarque de quelques vaines promesses, et il donna à Rienzi la place lucrative de protonotaire du saint-siége apostolique à Rome. Tel fut l'unique résultat de cette ambassade.

XXIII

Pendant que Pétrarque, revenu ainsi à Avignon, s'enivrait de poésie et d'amour mystique sous les yeux de Laure, et multipliait ses sonnets divins, qui sont comme le calendrier de ses rencontres et de ses soupirs, Rienzi commençait à agiter Rome.

Les revers de la maison de Corrége, un instant chassée de Parme, puis y rentrant les armes à la main, rappelèrent Pétrarque à Parme. Il composa pour Rienzi, son ami, cette ode patriotique: Italia mia beneche il parlar sia indarno! etc., pour conjurer les princes d'Italie à la concorde et à l'union. Cette adjuration poétique est le fond de toutes les odes et de toutes les harangues que nous avons entendues, depuis cette époque, dans la bouche de tous les poëtes politiques de la Péninsule: de Pétrarque à Alfieri ou à Monti, il n'y a qu'un écho éternel; les mêmes circonstances produisent le même cri; mais Pétrarque fut le premier qui fit chanter à la lyre ce cri de la politique.

L'Italie frémit tout entière à cette voix; mais cette voix se perdit dans le tumulte des ambitions et des rivalités de ville à ville. Le poëte se réfugia une quatrième fois à Vaucluse.

Laure brillait encore à Avignon de tout l'attrait de sa beauté et de sa vertu; les sonnets de son poëte, trop étroits pour contenir son culte croissant pour elle, s'étaient transformés en formes plus larges et plus hautes de poésie qu'on appelait des canzone ou des trionfi; et la plus poétique de ces canzone fut écrite à cette époque au murmure de la fontaine de Vaucluse devant l'image de Laure:

Chiare fresche et dolci aque!