«D'autres chassaient les mères qui n'ont plus d'agneau vers le trayeur. Dans l'obscurité, assis sur une pierre, et muet comme la nuit, des mamelles gonflées celui-ci exprimait le bon lait chaud; le lait, jaillissant à longs traits, s'élevait dans les bords écumeux de la seille, à vue d'œil.

«Les chiens étaient couchés, tranquilles; les beaux et grands chiens, blancs comme des lis, gisaient le long de l'enclos, le museau allongé dans les thyms. Silence tout à l'entour, et sommeil, et repos dans la lande embaumée; le temps était serein et calme et resplendissant d'étoiles.

«Et, comme un éclair, à ras des claies Mireille passe; pâtres et brebis, comme lorsque leur courbe la tête un soudain tourbillon, s'agglomèrent. Mais la jeune fille: «Avec moi aux Saintes-Maries nul ne veut venir d'entre les bergers?» Et devant eux elle fila comme un esprit.

«Les chiens du mas la reconnurent, et du repos ne bougèrent. Mais elle, des chênes nains frôlant les têtes, est déjà loin, et sur les touffes des panicauts, des camphrées, ce perdreau de fille vole, vole! Ses pieds ne touchent pas le sol!»

XXVI

Tout le commencement de ce chant est de l'Arioste dans ses plus beaux moments, tout le reste est du Tasse; la fuite d'Herminie dans la nuit n'est pas si furtive et si accentuée de beaux détails.

Ô jeune homme de Maillane, tu seras l'Arioste et le Tasse quand tu voudras, comme tu as été homérique et virgilien quand tu l'as voulu, sans y penser!

XXVII

Mais n'allons pas plus avant; nous enlèverions aux lecteurs futurs de ce poëte des chaumières l'intérêt qui s'attache à tout dénoûment. Laissons-leur la curiosité, ce viatique des longues routes dans la lecture comme dans le drame. Ce dénoûment est triste comme deux lis couchés dans la même vase après un débordement du Rhône dans les jardins de la Crau.

En ceci le poëte nous semble manquer de cette habileté manuelle de composition qui a manqué à Virgile dans l'Énéide, et qui n'a manqué jamais ni au Tasse ni à l'Arioste. Mais, si la composition pouvait être plus riche de combinaisons dramatiques, la poésie ne pouvait pas être plus neuve, plus pathétique, plus colorée, plus saisissante de détails. Cela est écrit dans le cœur avec des larmes, comme dans l'oreille avec des sons, comme dans les yeux avec des images. À chaque stance le souffle s'arrête dans la poitrine et l'esprit se repose par un point d'admiration! l'écho de ces stances est un perpétuel applaudissement de l'âme et de l'imagination qui vous suit de la première jusqu'à la dernière stance, comme, en marchant dans la grotte sonore de Vaucluse, chaque pas est renvoyé par un écho, chaque goutte d'eau qui tombe est une mélodie.