IX
Cependant les années de Goethe, qui s'accumulaient, quoique saines et vertes, commençaient à lui faire sentir la nécessité de remettre le soin de sa maison et le dépôt de son cœur à une femme qui fût à la fois l'ordre et le charme de sa maison. Comme le patriarche, il était assis au bord du puits pour examiner les Sara qui venaient puiser l'eau à la fontaine. Un hasard lui offrit ce qu'il cherchait vaguement encore. Il faut se souvenir, pour bien comprendre ce mariage précédé d'un long noviciat domestique, que Goethe, aux yeux de la ville de Weimar, n'était pas seulement un poëte, un ministre, un favori du souverain, mais une sorte de dieu antique au-dessus des mœurs et des lois, un être d'exception qui avait ses mœurs et ses lois à part du reste de l'humanité.
Or le copiste et l'imprimeur du théâtre de Weimar, nommé Vulpius, avait des rapports de service fréquents et habituels avec Goethe, à la fois ministre, auteur et directeur de la scène. Un jour que ce Vulpius avait à porter à Goethe les épreuves à corriger d'une de ses pièces, un surcroît d'affaires l'empêcha inopinément de remplir ce devoir lui-même; il chargea une de ses filles de porter à sa place le manuscrit et l'épreuve d'imprimerie à l'auteur de Faust et de lui rapporter les corrections.
La jeune fille, à peine entrée dans son printemps, avait la candeur et la fleur de beauté de Marguerite dans le jardin de la voisine. Elle aborde en tremblant et en rougissant le majestueux vieillard; Goethe, frappé de son innocence et de ses charmes, éprouva pour elle ce que Faust avait éprouvé à l'aspect de Marguerite sur les marches de l'église; il voulut non séduire, mais plaire. Sa mâle beauté, sa tendre déférence, le prestige de son nom, plus grand que nature dans l'esprit de la jeune fille, enlevèrent le cœur et le consentement de la jeune messagère. Elle accepta avec ivresse le gouvernement de la maison du grand homme et le rôle d'épouse équivoque auquel il conviendrait au poëte d'élever sa belle gouvernante. De ce jour elle régna, servante et reine, dans l'intérieur de la maison de Goethe. Nul à Weimar n'aurait osé se scandaliser d'une hardiesse de la vie privée ou publique du roi de l'intelligence en Allemagne; il était, comme Louis XIV, au-dessus de l'humanité: il avait le droit divin du scandale.
L'union de Goethe et de la belle jeune fille qu'il avait installée reine subalterne de sa maison fut heureuse. Ce fils en naquit; la mort l'enleva dans son berceau. On voit que Goethe le pleura comme un homme vulgaire. «Il faut, dit-il à son ami Schiller, laisser ses droits à la nature et pleurer quand elle vous envoie des larmes; autrement elles s'accumulent et vous noient le cœur, d'autant plus abondantes que vous les avez plus ajournées; ensuite il faut reprendre le travail, ce consolateur infaillible qui guérit tout en déplaçant tout.»
Un autre fils survint et vécut âge d'homme. Mais, pendant que nous touchons à la vie privée du grand homme, disons ce qui l'honore après avoir dit ce qui l'inculpe. Il épousa légalement plus tard la jeune et charmante compagne qu'il s'était donnée, et il l'épousa dans des circonstances qui donnent un grand prix d'honnêteté et de désintéressement à son amour.
C'était le lendemain de la bataille d'Iéna; les Français, vainqueurs, s'avançaient sur Weimar. Le duc, vaincu avec les Prussiens, ses alliés, avait abandonné son palais et fuyait vers Berlin. On s'attendait au massacre des habitants et à l'incendie de la ville; Goethe envisagea d'un regard calme le péril. «Je ne dois pas, dit-il, laisser après moi une femme tendre et fidèle, mère de mon fils, sans nom et sans asile. Elle aura du moins un titre au bénéfice et à l'honneur de ma mémoire.» Et il épousa mademoiselle Vulpius la veille du jour qu'il croyait être le jour suprême de sa patrie et de sa vie. Philosophe dans la région de la pensée, homme de bien dans la région des réalités, il consacra son amour au moment peut-être où il ne l'éprouvait plus. Madame Goethe mourut avant lui, et il ne parut la regretter que comme un maître regrette une fidèle servante, colonne de sa maison. Il ne laissa jamais de prise sur lui aux douleurs violentes ou éternelles; il voulait conserver à tout prix le calme olympien de son intelligence. Vivre, pour lui, c'était oublier.
Madame Goethe, depuis longtemps souffrante, expira en voiture, pendant une des promenades que le poëte-ministre faisait autour de Weimar. «Ils vont être bien surpris à la maison!» dit-il à son cocher qui étendait le corps inanimé de sa maîtresse sur le gazon du bord de la route. Ce mot du stoïcisme ou de l'indifférence resta le proverbe du superbe égoïsme du grand homme en Allemagne. Mais reprenons la correspondance des deux amis.
X
On avait pris souvent en Allemagne des poésies de Schiller pour des poésies de Goethe et des odes de Goethe pour des odes de Schiller. Goethe ne s'offensait pas, comme on va le voir, de cette promiscuité de gloire entre son ami et lui. «Que l'on nous confonde dans nos talents, écrivait-il à Schiller, ce m'est chose agréable; cela montre que nous nous élevons toujours davantage ensemble au-dessus de l'affectation de notre siècle, c'est-à-dire au beau simple, pour arriver à ce qui est universellement bon. Il faut convenir aussi qu'à nous deux nous tenons un large espace dans le monde de l'intelligence en nous donnant la main et en faisant la chaîne.»