Cependant à cette époque, 1795, ils dérogèrent tous deux à la noblesse et à la dignité de leur génie en publiant des livres d'épigrammes anonymes, mais mordantes, contre les écrivains et les poëtes leurs contemporains et leurs compatriotes. Badinages grecs peu dignes d'eux; Aristophane et Sophocle dans le même homme. Cela n'agrandit pas, cela jure et cela rapetisse: jeux d'écoliers qu'on s'afflige d'avoir à leur reprocher. Les aigles plongent du haut du firmament sur la tête de leurs ennemis et ne les mordent pas au talon. Glissons sur ces misères.
XI
Goethe et Schiller continuent à s'entretenir de la tragédie de Wallenstein, à laquelle Schiller travaille pendant trois ans. «Je vous salue de mon jardin d'Iéna (c'est le 1er mai 1797), écrit Schiller à son ami et à son maître; je m'y suis installé ce matin. Un doux paysage m'entoure; le soleil se couche en souriant, et les rossignols chantent. Tout m'enveloppe d'accueil et de joie autour de moi, et ma première soirée sur mon propre domaine est du plus heureux présage.»
—«Avant-hier, répond Goethe, j'ai fait visite à Wieland (le Voltaire érudit et gracieux de l'Allemagne); il habite une jolie et vaste maison dans la plus laide contrée du monde. Triste chose que le monde, continue-t-il ailleurs; on y apprend bien des choses, mais qui au fond ne nous apprennent rien; mais quant à ce qui nous importe davantage, à la seule chose même qui nous importe véritablement, l'inspiration intérieure, le monde, au lieu de nous la donner, nous la prend.»
—«Je lis madame de Staël, répond Schiller; elle oublie son sexe sans s'élever au-dessus de lui; c'est une nature raisonneuse, mais très-peu poétique (c'est-à-dire créatrice).»
Dans les lettres suivantes, la tragédie de Schiller, Wallenstein, est enfin terminée. Ils concertent ensemble les moyens de la faire dignement représenter sur la scène de Weimar. Goethe préside en l'absence de son ami aux répétitions. Il appelle Schiller à Weimar, le présente au duc, le loge au château, le traite en frère. Ses anxiétés sur le sort du drame à la représentation sont fiévreuses d'amitié.
La pièce réussit et devient la gloire immortelle de Schiller. Goethe la goûte comme sa propre gloire. Ou ne sait lequel admirer le plus, ou du maître sans ombrage ou du disciple sans rivalité. Une plus tendre étreinte resserre le cœur des deux rivaux après ce succès monumental de Wallenstein; les lettres deviennent plus pressées et plus confidentielles; ils pensent, ils sentent, ils vivent à deux. Schiller s'établit à Weimar pour jouir plus habituellement de l'intimité de Goethe. Les lettres s'abrégent sans se refroidir; on n'a plus que des billets.
Madame de Staël, fuyant la tyrannie de Napoléon, qui l'avait reléguée hors de France, s'arrête quelques semaines à Weimar, et cherche à répandre autour d'elle, sur Goethe et Schiller, l'éblouissement de son esprit. Les deux amis, en Allemands un peu ombrageux, parce qu'ils sont timides, évitent, autant que possible, les rencontres prolongées avec la fille de M. Necker, et se confient l'un à l'autre leurs impressions sur cette Sapho de tribune. Ils la jugent sévèrement.
XII
C'est pendant cette longue intimité des deux écrivains, intimité favorable à leur fécondité littéraire, que Schiller écrivit Wallenstein, Marie Stuart, Jeanne d'Arc, Guillaume Tell, drames dont fut constitué son théâtre allemand. C'est alors aussi qu'il écrivit ces odes et ces ballades germaniques, enthousiastes par la forme, populaires par le fond, qui rivalisèrent avec les œuvres lyriques de Goethe. Dans tous ces genres il approcha Goethe, il ne l'atteignit et ne le dépassa jamais. Pour un observateur expérimenté du génie humain, il fut toujours le disciple, jamais le maître. Il calqua son œuvre sur l'œuvre de Goethe, sans pouvoir calquer l'incommensurable génie de son modèle. On sent dans sa vie l'imitation puissante et habile, mais enfin l'imitation partout. Goethe écrit Goltz de Berlichengen, Schiller écrit Wallenstein; Goethe chante les ballades nationales de la Germanie, Schiller soupire les ballades du moyen âge et les légendes de la tradition des chaumières; Goethe exhale avec dédain sa mauvaise humeur de géant dans des épigrammes contre la médiocrité de ses rivaux, Schiller rime des sarcasmes contre les engouements ignares de son pays. Enfin Goethe abjure, dans son omnipotence, toutes les crédulités du vulgaire, et cherche sa divinité universelle dans la divinité individuelle de tout ce qui vit dans la nature; son dieu, c'est la vie; la vie, c'est son dieu. Schiller, d'abord chrétien et pieux, suit son maître, et chante comme lui ses hymnes au Dieu inconnu. Mais Goethe accomplit toutes ces phases de sa poésie et de sa philosophie indienne avec la majesté d'un dieu de l'Inde, Schiller avec la faiblesse et l'embarras d'un homme qui marche sur les pas d'un dieu. Aussi les traces de Goethe dans l'histoire littéraire de l'Allemagne et du monde ne seront jamais effacées; les traces de Schiller, quoique chères aux âmes tendres, s'effaceront à l'apparition du premier grand poëte qui naîtra en Allemagne. L'un fut le génie, l'autre ne fut que le talent; je n'ai jamais pu les comparer.