Cependant Schiller égala et dépassa un jour son maître dans un poëme lyrique presque sans égal dans la poésie de toutes les langues modernes, intitulé la Cloche. Ce dithyrambe, réfléchi et vociféré tout à la fois sur l'instrument aérien qui sonne à la fois les prières, les douleurs, les glas funèbres, les naissances, les effrois de l'homme, est digne de rester dans la mémoire de la postérité. Schiller ne le composa pas comme l'ode se compose, c'est-à-dire par une rapide et involontaire explosion de l'âme, qui n'éclate qu'un instant et qui se répercute à jamais de l'âme du poëte dans l'oreille des siècles. On voit, par sa correspondance avec Goethe, qu'il le conçut un jour d'inspiration, mais qu'il l'exécuta en trois ans d'étude et de retouches. Le lecteur va juger, sur une traduction toujours atténuante de l'œuvre originale, combien Schiller dépassa Pindare et Horace dans ce dithyrambe didactique du poëte qui se souvenait d'avoir été chrétien. Nous empruntons cette traduction à M. Marmier, l'importateur des poésies du Nord dans notre langue, poëte lui-même par l'imagination et le sentiment.
Écoutez!
XIII
LA CLOCHE.
«Le moule d'argile est encore plongé et scellé dans la terre; aujourd'hui la cloche doit être faite. À l'œuvre, compagnons! courage! La sueur doit ruisseler du front brûlant; l'œuvre doit honorer le maître, mais il faut que la bénédiction vienne d'en haut.
«Il convient de mêler des paroles sérieuses à l'œuvre sérieuse que nous préparons: le travail que de sages paroles accompagnent s'exécute gaiement. Considérons gravement ce que produira notre faible pouvoir; car il faut mépriser l'homme sans intelligence qui ne réfléchit pas aux entreprises qu'il veut accomplir. C'est pour méditer dans son cœur sur le travail que sa main exécute que la pensée a été donnée à l'homme: c'est là ce qui l'honore.
«Prenez du bois de sapin, choisissez des branches sèches, afin que la flamme, plus vive, se précipite dans le conduit. Quand le cuivre bouillonnera, mêlez-y promptement l'étain pour opérer un sûr et habile alliage.
«La cloche que nous formons à l'aide du feu dans le sein de la terre attestera notre travail au sommet de la tour élevée. Elle sonnera pendant de longues années; bien des hommes l'entendront retentir à leurs oreilles, pleurer avec les affligés et s'unir aux prières des fidèles. Tout ce que le sort changeant jette parmi les enfants de la terre montera vers cette couronne de métal et la fera vibrer au loin.
«Je vois jaillir des bulles blanches. Bien! la masse est en fusion. Laissons-la se pénétrer du sel de la cendre qui hâtera sa fluidité. Que le mélange soit pur d'écume, afin que la voix du métal poli retentisse pleine et sonore; car la cloche salue avec l'accent solennel de la joie l'enfant bien-aimé à son entrée dans la vie, lorsqu'il arrive plongé dans le sommeil. Les heures joyeuses et sombres de sa destinée sont encore cachées pour lui dans les voiles du temps; l'amour de sa mère veille avec de tendres soins sur son matin doré; mais les années fuient rapides comme une flèche. L'enfant se sépare fièrement de la jeune fille; il se précipite avec impétuosité dans le courant de la vie; il parcourt le monde avec le bâton de voyage et rentre étranger au foyer paternel, et il voit devant lui la jeune fille charmante dans l'éclat de sa fraîcheur, avec son regard pudique. Un vague désir, un désir sans nom, saisit l'âme du jeune homme; il erre dans la solitude, fuyant les réunions tumultueuses de ses frères et pleurant à l'écart. Il suit, en rougissant, les traces de celle qui lui est apparue, heureux de son sourire, cherchant, pour la parer, les plus belles fleurs du vallon. Oh! tendre désir! heureux espoir! jour doré du premier amour! Les yeux alors voient le ciel ouvert, le cœur nage dans la félicité. Oh! que ne fleurit-il à tout jamais, l'heureux temps du jeune amour!
«Comme les tubes brunissent déjà! J'y plonge cette baguette: si nous la voyons se vitrifier, il sera temps de couler le métal. Maintenant, compagnons, alerte! Examinez le mélange, et voyez si, pour former un alliage parfait, le métal doux est uni au métal fort.
«Car de l'alliance de la douceur avec la force, de la sévérité avec la tendresse, résulte la bonne harmonie. C'est pourquoi ceux qui s'unissent à tout jamais doivent s'assurer que le cœur répond au cœur. Courte est l'illusion, long est le repentir. La couronne virginale se marie avec grâce aux cheveux de la fiancée quand les cloches argentines de l'église invitent aux fêtes nuptiales. Hélas! la plus belle solennité de la vie marque le terme du printemps de la vie. La douce illusion s'en va avec le voile et la ceinture; la passion disparaît; puisse l'amour rester! La fleur se fane, puisse le fruit mûrir! Il faut que l'homme entre dans la vie orageuse; il faut qu'il agisse, combatte, plante, crée, et, par l'adresse, par l'effort, par le hasard et la hardiesse, subjugue la fortune. Alors les biens affluent autour de lui, ses magasins se remplissent de dons précieux; ses domaines s'élargissent, sa maison s'agrandit, et, dans cette maison, règne la femme sage, la mère des enfants. Elle gouverne avec prudence le cercle de la famille, donne des leçons aux jeunes filles, réprimande les garçons. Ses mains actives sont sans cesse à l'œuvre; elle augmente par son esprit d'ordre le bien-être du ménage; elle remplit de trésors les armoires odorantes, tourne le fil sur le fuseau, amasse dans des buffets soigneusement nettoyés la laine éblouissante, le lin blanc comme la neige; elle joint l'élégant au solide et jamais ne se repose.