Le seul défaut d'un pareil poëme c'est d'être à la fois pensé, décrit et chanté. Le véritable enthousiasme ne pense pas, ne décrit pas; il chante. Mais, ce genre mixte une fois admis, le poëme de Schiller est digne de tinter éternellement dans l'oreille des hommes. Nous n'avons rien de pareil en France.

Ce fut une de ses dernières œuvres; il n'avait que quarante-sept ans, et il se laissait déjà atteindre par la mort. C'était une de ces organisations frêles et maladives qui ne résistent pas, comme celle de Goethe ou de Voltaire, organisations de chêne robuste, aux secousses de leur âme et aux secousses de la vie. Il écrivit sa profession de foi désormais philosophique en ces termes:

«Heureux temps, jours célestes où, les yeux fermés, je suivais avec abandon le cours de la vie! Je me nourrissais de mes songes, et j'étais heureux; j'ai appris à penser, et je suis tenté de pleurer d'avoir vu le jour. On m'a enlevé la foi qui me donnait le calme; on m'a enseigné à dédaigner ce que j'adorais. Quand je voyais le peuple se rendre en foule à l'église, quand j'entendais les membres d'une nombreuse communion de croyants confondre leurs voix dans une même prière: Oui, me disais-je, elle est divine cette loi que les meilleurs des hommes professent, qui dompte l'esprit et console le cœur. La froide raison a éteint cet enthousiasme; il n'y a rien de véritablement sacré que la vérité et ce que la raison reconnaît comme vérité. Ma raison maintenant est le seul guide qui me reste pour me porter à Dieu, à la vertu, à l'éternité..... Toutes les perfections de la nature sont réunies en Dieu. La nature est Dieu divisé à l'infini (profession de foi de son maître Goethe). Là où je découvre un corps, je pressens une intelligence; là où je remarque un mouvement, je devine une pensée motrice. Ce que nous nommons amour est le désir d'un bonheur hors de nous; l'amour est la boussole aimantée du monde intellectuel; c'est l'amour qui nous attire à Dieu. Si chaque homme aimait tous les hommes, il posséderait le monde entier!»

C'est dans ces pensées qu'il expira peu de temps après, en serrant la main de sa femme, en bénissant son enfant, et regardant, comme J.-J. Rousseau, le soleil du soir jouer comme un crépuscule du jour éternel sur les rideaux de son lit.

XV

Goethe, ferme comme un bloc de marbre jusqu'à ses derniers moments, jouait encore comme un jeune homme avec les illusions et avec l'amour. Ses liaisons littéraires avec Bettina d'Arnim ressemblent à une de ces aurores boréales de l'amour que les vieillards, dont l'imagination survit à l'âge, aiment à voir briller sur leur horizon quand le soleil de l'amour juvénile est déjà couché depuis longtemps dans leur ciel. Les amours de l'homme d'État célèbre allemand, M. de Gentz, pour la jeune et célèbre Fanny Elssler, sont comme une répétition, à peu de distance, des amours de Goethe et de Bettina: seulement M. de Gentz aimait du cœur, et Goethe n'aima jamais que de l'imagination. Il se plaisait à jouer le rôle d'un Anacréon allemand couronné de roses, et voulant mourir la coupe des illusions encore pleine à la main.

Un mot sur cet épisode très-curieux de la vieillesse du grand homme.

Nous n'avons pas connu nous-mêmes Bettina d'Arnim, mais nous avons connu sa fille, et, si l'on doit juger des charmes de physionomie, d'âme et d'esprit de la mère, par la figure de la fille, Bettina fut bien digne d'être l'Hébé de ce Jupiter mourant.

Son nom de fille était Bettina Brentano; sa famille était italienne. Sa beauté portait l'empreinte du climat, son esprit avait la flamme de son ciel. Goethe, dans sa première adolescence, avait été épris de sa grand'mère, Sophie Laroche, femme illustre par ses talents littéraires en Allemagne.

Cette jeune fille avait dans son imagination précoce un foyer d'enthousiasme qui demandait un aliment réel ou imaginaire; elle entendait souvent accuser la froideur et l'égoïsme de Goethe dans sa famille; elle se figura que Goethe n'était resté insensible que faute d'avoir rencontré dans sa longue vie une âme à la proportion de la sienne. Elle voulut le venger de l'injustice des hommes pour un homme plus grand que l'humanité. Elle ne connaissait de Goethe que ses œuvres; elle s'en fit une image selon son cœur, et de cette image elle se fit une idole: l'adoration naquit dans son cœur de l'enthousiasme. Ces phénomènes de jeunes filles, répandant, comme Madeleine, leur urne de parfum sur les cheveux blancs d'un homme illustre, sont plus fréquents qu'on ne pense. Qui de nous ignore combien de jeunes cœurs se prodiguaient en pensée et jusqu'en amour à l'auteur de René et d'Atala, descendant déjà l'autre côté de la vie? La beauté est la tentation de l'homme, la gloire est la séduction de la femme. À force de rêver de Goethe, la jeune Bettina finit par l'aimer. Il y a un âge où les songes ne s'évanouissent pas avec la nuit.