XVI

Une ombre tragique jetée tout à coup sur la jeunesse de Bettina accrut son amour en nourrissant sa mélancolie. Elle avait pour amie une femme poëte, Caroline de Gunderode, chanoinesse d'un des chapitres d'Allemagne.

Caroline de Gunderode, ce Werther féminin, s'exalta jusqu'à la folie, et finit par se tuer par dégoût d'une vie prosaïque en contraste avec une âme de feu.

Bettina resta seule, et se réfugia d'autant plus dans le sein de ce fantôme adoré qui portait pour elle le nom de Goethe. Elle alla à Weimar pour l'adorer de plus près; elle enivra le poëte, elle ne le fléchit pas. Goethe se souvint de son âge, et se contenta du feu et de l'encens, sans toucher au vase fragile d'où cet enivrement montait à lui.

Cette réserve augmenta et fit durer l'amour dans l'âme de la jeune Italienne. Goethe plus sensible lui aurait paru un homme; il ne se montra qu'en divinité. Cet amour dura sept ans. Une correspondance assidue entre la jeune fille et le majestueux poëte nourrit ces deux imaginations de rêves brûlants d'un côté, tièdes de l'autre. Pendant ces délicieuses années, Bettina, après sept ans de culte, finit par se marier au comte d'Arnim, gentilhomme d'une illustre maison de la Prusse et poëte d'un nom déjà distingué dans son pays. Les rapports épistolaires entre Bettina d'Arnim et Goethe se détendirent et s'interrompirent même complétement de 1814 à 1833; mais, peu de mois avant la mort de Goethe, Bettina vint se réconcilier avec son idole négligée et recevoir ses derniers regards et son dernier soupir.

Quelque temps avant sa propre mort, Bettina publia elle-même cette correspondance amoureuse entre la jeune fille et le vieillard. Nous la possédons tout entière en deux volumes; cette correspondance étincelle plus qu'elle ne touche; c'est un feu éblouissant, mais c'est un feu d'artifice; une lettre d'Héloïse à Abélard contient plus de chaleur de passion que ces deux volumes de lettres entre Bettina et l'auteur de Werther. Une palpitation du cœur a plus de passion que mille élans d'imagination. Malheur aux amours chimériques! on les regarde, on ne les ressent pas. Une des lettres de M. de Gentz à Fanny Elssler attendrit plus que toute la correspondance de Goethe avec Bettina. On sent que l'homme d'État, quoique sénile, souffre et adore; sa sénilité même fait compatir à sa passion. Quant à Goethe, il joue; il charme, il n'émeut pas.

Voici deux ou trois de ces lettres devenues un monument de l'Allemagne littéraire, un bas-relief du tombeau de Goethe.

«Vous vous imaginez facilement, écrit Bettina à la mère de Goethe, dont elle avait fait sa confidente et son amie à Francfort pendant que son fils vivait et trônait à Weimar; vous vous imaginez facilement ce que je pense à l'heure solitaire où le crépuscule cède à la nuit, maintenant je l'ai vu!... (C'était après son voyage pour voir son idole à Weimar.) Maintenant je l'ai vu, je connais son sourire et le son de sa voix calme et pourtant vibrant d'amour, et ses exclamations qui résonnent comme un chant! Je sais comme il approuve ou comme il blâme ce qu'on dit dans le tumulte de la passion. L'année passée, quand je me trouvai inopinément avec lui, j'étais hors de moi; je voulus parler, mais la voix me manqua; il posa la main sur ma bouche et il me dit: «Parle des yeux, je comprends tout!» Et quand il s'aperçut que mes yeux étaient remplis de larmes, il les ferma et il ajouta: «Du calme! du calme! C'est ce qui vous convient a tous deux.» Oui, chère mère, ce fut comme si la paix descendait sur moi! N'avais-je pas tout ce que j'avais uniquement désiré depuis plusieurs années? Ô vous, sa mère, je vous remercierai éternellement d'avoir mis au monde celui que j'aime!...

«Il m'est impossible ici, sur les bords du Rhin, continue-t-elle, de ne pas vous écrire sur mon amie, la jeune Caroline Gunderode. Hier j'ai été visiter l'endroit où elle s'est tuée; les saules ont tellement grandi qu'ils couvrent la place. C'est ici, pensai-je, qu'elle erra désespérée et qu'elle enfonça le terrible fer dans sa poitrine. Ce projet l'avait occupée pendant bien des jours, et moi, qui lui étais si près du cœur, moi qui suis maintenant seule ici dans ce lieu fatal, je parcours ce même rivage, ne pensant qu'à mon bonheur!... Je lui fais des reproches d'avoir quitté cette belle terre. Elle s'est mal conduite à mon égard; elle s'est enfouie loin de moi, au moment où j'allais la faire participer à mon bonheur.

«Elle était pleine de timidité, cette belle chanoinesse; elle s'effrayait d'avoir à réciter tout haut le bénédicité; elle me disait souvent qu'elle avait peur parce que son tour approchait de le prononcer devant les chanoinesses assemblées. Notre vie commune était belle; c'était l'époque à laquelle je commençais à avoir la conscience de moi-même. Ce fut elle qui vint me chercher à Offenbach; elle me prit par la main et me pria de venir la trouver à la ville. Plus tard nous nous voyions tous les jours; elle m'apprit à lire avec réflexion; elle voulait aussi m'enseigner l'histoire, mais elle s'aperçut bientôt que j'étais beaucoup trop occupée du présent pour que le passé eût le pouvoir de m'enchaîner pendant longtemps. Que j'aimais à aller la trouver! Je finis par ne plus pouvoir me passer d'elle pendant un seul jour. Je courais la voir tous les après-midi. Quand j'arrivais à la porte du chapitre, je regardais à travers le trou de la serrure jusqu'à ce qu'on m'eût ouvert. Son petit appartement était au rez-de-chaussée, donnant sur le jardin; un peuplier blanc était devant sa fenêtre; je grimpais dessus en lui faisant la lecture; à chaque chapitre je montais sur une branche plus élevée. Elle m'écoutait, appuyée à la fenêtre, et me disait de temps en temps: «Bettina, ne tombe pas!» Maintenant je vois combien j'étais heureuse alors, car tout, la moindre des choses même, s'est empreint en moi comme une jouissance. Ses traits étaient doux et mous comme ceux d'une blonde; pourtant elle avait des cheveux bruns, mais des yeux bleus abrités par de longs cils. Elle ne riait pas haut; c'était plutôt un doux roucoulement sourd, dans lequel la joie et la sérénité s'exprimaient parfaitement. Elle ne marchait pas, elle glissait; vous comprendrez ce que j'entends par ce mot. Sa robe semblait l'entourer de plis caressants; cela venait de la douceur de ses mouvements. Sa taille était élevée et pour ainsi dire trop coulante pour l'appeler élancée. Elle était timidement gracieuse et trop dépourvue de volonté pour avoir jamais cherché à se faire remarquer en société. Un jour qu'elle était chez le prince primat avec toutes les chanoinesses, portant le costume de son ordre, une robe à queue, un col blanc avec la croix d'ordonnance, quelqu'un fit la remarque qu'elle ressemblait à une apparition au milieu des autres dames, à un esprit qui allait s'évanouir dans l'air.