«Elle me lisait ses poésies, et se réjouissait de mon approbation comme si j'avais été un grand public; c'est qu'aussi je témoignais un vif désir de les entendre: non pas que je comprisse ce que j'entendais; c'était plutôt pour moi un élément inconnu, et ses doux vers agissaient sur moi comme l'harmonie d'une langue étrangère qui vous flatte sans qu'on puisse la traduire. Nous lisions Werther, et nous discutions beaucoup sur le suicide. Elle disait toujours: «Beaucoup apprendre, beaucoup comprendre par l'esprit, et mourir jeune! Je ne veux pas voir la jeunesse m'abandonner.»

Puis enfin s'adressant, après ce récit funèbre, à Goethe qui se refusait à nourrir sa passion d'un retour complet, Bettina s'écrie:

«Ô toi qui lis ceci, tu n'as pas de manteau assez doux pour envelopper mon âme blessée! Tu ne me récompenseras jamais, tu ne m'attireras jamais sur ton cœur! Je le sais, je serai seule avec moi-même comme je me suis trouvée seule aujourd'hui sur le rivage où mourut Gunderode; seule sous les tristes saules où la mort frissonne encore, sur cette place où l'herbe ne croît plus; c'est là qu'elle a meurtri son beau corps! ô Jésus! Marie!!!

«Toi, mon seigneur vivant! toi, génie flamboyant qui es au-dessus de moi, j'ai pleuré, non pas sur celle que j'ai perdue, non, j'ai pleuré sur moi avec moi-même. Il faut que je devienne froide et dure comme l'acier; je dois être impitoyable pour ce cœur passionné qui n'a pas, hélas! le droit de rien demander. Mais tu es doux, ô Goethe! tu me souris, et ta main fraîche me caresse et tempère l'ardeur de mes joues; cela doit me suffire!»

XVII

Bettina revient ici à la pensée de son amie Gunderode.

«Lorsque je revins visiter sa tombe, j'y trouvai de pauvres gens qui cherchaient leurs vaches; je les suivis; ils devinèrent que je venais du tombeau de la dame; ils me dirent que Gunderode leur avait souvent parlé et fait l'aumône, et que chaque fois qu'ils passaient près de l'endroit fatal ils récitaient un Pater. Moi aussi j'ai prié son âme et pour son âme; je me suis fait purifier par la lumière de la lune, et je lui ai dit tout haut que je la désirais, que je regrettais ces heures où nous échangions ici-bas nos pensées, nos sentiments.

«Un jour elle vint joyeusement à ma rencontre, et elle me dit: «Hier j'ai causé avec un médecin, et il m'a appris qu'il était très-facile de se tuer.» Elle entr'ouvrit sa robe et me montra une place sur son beau sein; ses yeux resplendissaient de joie. Je la regardai fixement; pour la première fois je me sentis mal à l'aise; je lui demandai: «Eh bien! que ferai-je quand tu seras morte?—Oh! répondit-elle, alors je te serai devenue indifférente; nous ne serons plus aussi liées; je me brouillerai d'abord avec toi!» Je me dirigeai vers la fenêtre pour cacher mes larmes et contenir les battements de mon cœur irrité; elle s'était mise à l'autre fenêtre et ne disait mot. Je la regardais de côté; ses yeux étaient levés vers le ciel, mais le regard en était brisé comme si tout leur feu s'était concentré à l'intérieur. Après l'avoir considérée pendant quelque temps, je ne pus me contenir: j'éclatai en sanglots, je me jetai à son cou, je la forçai à s'asseoir, je m'assis sur ses genoux, je répandis bien des larmes, je l'embrassai pour la première fois, j'ouvris sa robe et je baisai la place où elle avait appris à atteindre le cœur. Je la suppliai en pleurant amèrement d'avoir pitié de moi; je me jetai de nouveau à son cou, et je baisai ses mains froides et frissonnantes. Ses lèvres tremblaient; elle était roide et pâle comme la mort, et ne pouvait élever la voix; elle me dit tout bas: «Bettina, ne me brise pas le cœur!» Afin de ne pas lui faire de mal, je cherchai à surmonter ma douleur. Je me mis à sourire, à pleurer, à sangloter tout à la fois; mais sa frayeur augmenta; elle se coucha sur le canapé. Je m'efforçai alors de lui prouver que j'avais pris tout cela pour une plaisanterie.»

XVIII

Toute cette longue passion de la chanoinesse Gunderode est décrit par son amie Bettina en pages de Werther; on sent que le génie de Goethe a déteint sur ces jeunes amies.