Goethe parut sensible à cet amour moitié naïf, moitié fantastique de la belle enthousiaste. Un sonnet de lui fait foi de cette émotion contenue, mais forte.
«La date du vendredi-saint, dit-il dans ce sonnet, était gravée en lettres de feu dans le cœur de Pétrarque; dans mon cœur à moi c'est la date d'avril mil huit cent sept qu'on trouvera en traces profondes de feu, gravée par le jour où je t'ai connue!
«Ce jour-là je commençai, non, je continuai à aimer celle qu'enfant je portais déjà dans mon cœur, etc.»
La passion idéale de Bettina prend chaque jour des teintes plus chaudes dans sa correspondance.
«J'ai dû partir après un dernier embrassement, moi qui croyais rester éternellement suspendue à ton cou. La maison que tu habites avait disparu déjà dans le lointain; je me rappelais tout alors: comment, la nuit, tu t'étais promené avec moi dans le jardin; comment tu souriais quand je t'expliquais les formes fantastiques des nuages et mes beaux rêves; comment tu écoutais avec moi le murmure des feuilles au vent de la nuit.»
On croit véritablement entendre les confidences de Daïamanti au dieu son amant, dans une scène des drames indiens; l'imagination allemande est teinte des eaux du Gange.
«Tu m'as aimée, je le sais; quand tu me conduisais par la main, je l'ai senti à ton haleine, au son de ta voix; oui, j'ai senti à quelque chose, comment dirai-je? qui m'enveloppait, qui respirait autour de moi, que tu me recevais dans l'intimité de la pensée. Qui m'enlèvera ce souvenir? J'ai éprouvé un grand calme. Qu'est-ce que cela veut dire: s'endormir dans le Seigneur? Je sais maintenant ce que c'est... Il a fait cette nuit un terrible ouragan; je suis sortie pour voir le soleil qui réparait tout. Ô cher ami! quelle joie de savourer la brume du matin, de respirer le frais du vent qui s'apaise, le parfum des plantes qui pénètre la poitrine et monte à la tête, de sentir battre ses tempes et rougir ses joues, et de secouer les gouttes de rosée de ses cheveux!... Je me reposai sur le tronc d'un arbre à demi renversé pendant la nuit. Sous ses branches touffues je découvris une multitude de nids d'oiseaux; il y avait une famille de petites mésanges à tête noire et à gorge blanche; elles étaient sept dans le même nid; puis des pinsons et des chardonnerets; les pères et les mères volaient sur ma tête, cherchant à donner la becquée à leurs petits. Ah! pourvu qu'ils parviennent à les élever dans cette situation critique! Si un de ces petits oiseaux, précipités du nid par terre, et suspendus au-dessus d'un ruisseau rapide, allait y tomber, il se noierait infailliblement à l'instant même! Pour comble de malheur, tous les nids pendent de travers. Puis, si tu avais vu la vie, le mouvement de ces milliers d'abeilles et de mouches qui bourdonnaient autour de moi! En vérité, il n'y a pas de marché si populeux et si animé; tout le monde semblait fort bien s'y reconnaître; chacun allait chercher sous les fleurs une petite auberge où se retirer, puis on en ressortait; on rencontrait le voisin; on passait les uns à côté des autres en bourdonnant, comme si on eût voulu se dire où se trouve la bonne bière. Mais voilà longtemps que je bavarde sur ce tilleul, et pourtant je n'ai pas encore fini. Le tronc tient encore à la racine. Je considérai la partie de l'arbre qui est restée, condamnée maintenant à traîner l'autre moitié de sa vie par terre, et je pensais qu'elle mourrait cet automne. Cher Goethe! je suis enfermée dans mon amour pour toi comme dans une cabane solitaire; ma vie se passe à t'attendre!...»
Goethe répond par des sonnets froids et compassés comme des politesses allemandes à ces rêves de jeune cœur. Le rêve se poursuit aussi coloré et aussi tendre pendant deux volumes. Les billets de Goethe en réponse à ce torrent de passion idéale sont de la neige sur des fleurs d'avril.
XIX
C'est dans cette naïve et amusante correspondance avec Bettina et avec d'autres jeunes enthousiastes de son génie que Goethe laissait décliner son heureuse vie. La vie se retirait peu à peu de lui comme le rayon du soir, dans la galerie du Vatican, se retire d'abord des pieds, puis du buste, puis de la tête de l'Apollon de marbre, rougi par les roses des plus hautes clartés du soleil couchant.