Je lui répondais avec une affectueuse liberté: il l'autorisait par son indulgence. Que de phrases malsonnantes, que d'expressions risquées jusqu'au grotesque napolitain, que de constructions russes ou savoyardes ne lui ai-je pas fait effacer avec la docilité du génie!
Quelquefois il résistait avec une obstination impénitente à raturer un mot ou une image. «Non, non, disait-il en persistant, cela les amusera à Paris; il faut scandaliser un peu cette pruderie de leur langue!»
Je cédais, quoique à regret, à ce petit désir d'effet par l'audace de la phrase. Ce que je lui conseillais alors d'effacer, je l'effacerais encore aujourd'hui de ses pages: toutes les excentricités de style ne sont pas des bonheurs d'expression. Ses sauvageries de style étaient des appâts tendus à la curiosité. Il n'avait pas besoin de ces artifices.
Quelque temps après je fus chargé d'apporter moi-même à Paris un de ses principaux ouvrages en manuscrit pour le faire imprimer. Le manuscrit était adressé à M. Martainville, rédacteur en chef du Drapeau blanc, journal en sympathie de doctrine et d'exagération avec le comte de Maistre. C'est ainsi que je connus accidentellement Martainville, homme provoquant et intrépide. J'avais eu occasion de le voir un an avant dans un duel où il avait été héroïque; il ne me connaissait que de visage; il ne savait pas mon nom, quoique j'eusse pris parti pour lui dans sa querelle.
Il craignait en ce moment d'être assassiné par les nombreux ennemis que lui suscitaient ses invectives mordantes contre les adversaires des Bourbons. Il me fallut insister longtemps, donner le nom du comte de Maistre, être reconnu comme par des sentinelles à travers des guichets pratiqués dans des couloirs, pour parvenir avec mon dépôt jusqu'à lui.
Une fois cette glace rompue, je trouvai dans Martainville un brave et jovial combattant de l'épée et de la plume, qui adorait dans le comte de Maistre un étranger de la même religion politique que lui. Chateaubriand, Bonald, Lamennais (intolérant au nom du Ciel et absolutiste au nom des hommes alors), étaient à Paris, à cette époque, avec Martainville, les correspondants et les patrons de ce grand écrivain, dont on veut faire aujourd'hui, à Turin et à Paris, un agitateur de l'Italie, précurseur de M. de Cavour, et, qui sait? peut-être un destructeur du pouvoir temporel des papes. Ô pauvre imagination humaine! tu ne vas jamais si loin que la bouffonnerie des partis! Si les ombres rient dans l'éternité, l'âme beaucoup trop rieuse de celui qui fut ici-bas le comte de Maistre doit bien rire en voyant son nom servir d'autorité à une révolution.
Mais maintenant que nous avons le portrait de cet homme devenu l'entretien du monde, voyons en peu de mots sa vie, et mêlons-y ses œuvres; car l'homme, la vie et l'œuvre se tiennent indissolublement dans le philosophe, dans le politique et dans l'écrivain.
Nous avons une excellente abréviation de la vie du comte de Maistre écrite par son fils. C'est le fils qui connaît le mieux le père; la piété filiale est le génie d'un biographe. Nous ne jugerions pas les œuvres du père sur les paroles du fils, mais, quant aux circonstances de la vie domestique, il n'y a pas de plus sûrs et de plus honnêtes témoins que les enfants.
Nous faisons toutefois nos réserves sur deux ou trois actes de la vie publique du comte de Maistre, actes que nous caractériserons tout autrement que ne les caractérise son fils. Si la piété filiale a son culte, elle a aussi son fanatisme; nous nous en défendrons: c'est le droit de la postérité.