Le comte Joseph de Maistre était né à Chambéry en 1754. Son père, président de ce qu'on appelait le sénat de Savoie, eut dix enfants. Joseph de Maistre était le premier-né. Élevé à Chambéry et à Turin, sa naissance le prédestinait à la magistrature provinciale dans son pays. D'abord substitut, puis sénateur (c'est-à-dire juge) à Chambéry, il y épousa mademoiselle de Morand, fille d'une condition égale à la sienne.

Trois enfants qui vivent encore, portés tous les trois à de hautes fortunes en France par la renommée paternelle dans l'aristocratie européenne, furent le fruit de ce mariage. Ces fortunes attestent la vigueur des opinions aristocratiques et religieuses, solidaires depuis Chambéry jusqu'à Paris et à Pétersbourg. Les opinions ennoblissent, les orthodoxies deviennent parentés entre les petites et les grandes noblesses. Une des filles du modeste gentilhomme de Chambéry se nomme la duchesse de Montmorency en France.

M. de Maistre exerçait honorablement ses fonctions de magistrature provinciale dans sa petite ville au moment où la Révolution française éclata. Son fils prétend qu'il était libéral; peut-être?

En 1793, après l'invasion de la Savoie par M. de Montesquiou, le comte de Maistre se retira à Turin avec ses frères, qui servaient dans l'armée sarde. Revenu peu de jours après à Chambéry, il y vit naître, dans les angoisses de l'invasion française, sa troisième fille, Constance de Maistre, qu'il ne devait pas revoir avant vingt-cinq ans. Il laissa sa femme à Chambéry, pour y préserver leur petite fortune, et il émigra à Lausanne. Ses biens paternels, très-modiques, furent séquestrés, mais il portait avec lui une meilleure fortune; ce fut à Lausanne qu'il écrivit, comme un pamphlet de guerre contre la Révolution française, l'ouvrage qui commença sa réputation parmi les émigrés de toute date dont la Suisse, l'Allemagne et l'Angleterre se remplissaient alors. C'était une captivité de Babylone pour toutes les aristocraties de l'Europe, un peuple dans un peuple, qui avait ses doctrines, ses passions, sa langue à part.

M. de Maistre parla dès les premiers jours cette langue de l'émigration avec une habileté magistrale, une vigueur et une originalité qui créèrent son nom. Ses Considérations sur la France éclatèrent de Lausanne à Turin, à Rome, à Londres, à Vienne, à Coblentz, à Pétersbourg, comme un cri d'Isaïe au peuple de Dieu. Le style de Bossuet était retrouvé au fond de la Suisse. Le début seul annonce un philosophe dans le publiciste. Quelle théorie de la monarchie!

«Nous sommes tous attachés au trône de l'Être suprême par une chaîne souple qui nous retient sans nous asservir.

«Ce qu'il y a de plus admirable dans l'ordre universel des choses, c'est l'action libre des êtres libres sous la main divine. Librement esclaves, ils agissent tout à la fois volontairement et fatalement. Ils font réellement ce qu'ils veulent, mais sans déranger les plans généraux. Chacun de ces êtres occupe le centre d'une sphère d'activité dont le diamètre varie au gré de l'éternel Géomètre qui sait étendre, restreindre ou diriger sans contraindre la nature.

«Dans les ouvrages de l'homme, tout est pauvre comme l'ouvrier; les vues sont bornées, les moyens roides, les ressorts inflexibles, les résultats monotones. Dans les ouvrages de Dieu, les richesses de l'infini se montrent à découvert jusque dans le moindre élément. Sa puissance opère en se jouant; entre ses mains tout est souple, rien ne lui résiste; pour lui tout est moyen, même l'obstacle, et les irrégularités produites par l'opération des êtres libres viennent se ranger dans l'ordre général.»

Cela continue ainsi pendant plusieurs pages, pages plus semblables à une ode d'Orphée célébrant la Divinité dans ses lois qu'à un pamphlet de publiciste dépaysé contre la révolution qui l'exile. Les pages de l'Histoire universelle de Bossuet n'ont pas plus de cette moelle de grand sens dans les choses. C'est un Bossuet laïque.

XII