À l'instant le monde de l'émigration et des cours fut attentif et saisi; tout le monde lettré se dit: «Écoutons! Voilà un prophète de consolation qui nous vient des montagnes.»
Il continue, il console ses coexilés par une magnifique théorie de l'irrésistible puissance de la Révolution qui broie tout devant elle, ses amis comme ses ennemis. Il y voit un de ces fléaux divins auxquels il est presque impie de résister, tant ils sont divins dans leur force. C'est une pierre qui roule d'en haut; sa loi est d'écraser ce qui l'arrête. Il disait plus vrai qu'il ne croyait dire. La Révolution avait une mission qu'elle ignorait elle-même; mais cette mission n'était pas tant de renverser le passé que de courir vers un avenir nouveau de la pensée et des choses. C'était une marée équinoxiale de l'océan humain; de Maistre n'y voyait qu'un accès de fureur et de crime. Fureur et crime y prévalurent, en effet, trop inhumainement de 1791 à 1794; la Révolution en a été punie par la stérilité. La fureur et le crime ne sèment pas, ils ravagent; mais, une fois le sang-froid revenu à l'esprit révolutionnaire, il reprenait un grand sens humain que le philosophe du passé ne pouvait ni ne voulait comprendre.
«La Révolution, ajoute-t-il, mène les hommes plus que les hommes ne la mènent.» Quelle admirable intuition! et quelle preuve plus sensible qu'elle est menée elle-même par une force occulte vers un but inaperçu encore par ses amis et par ses ennemis!
«Les révolutionnaires, dit-il, réussissent en tout contre nous parce qu'ils sont les instruments d'une force qui en sait plus qu'eux.» Quelle était donc cette force omnisciente? pouvait-on répondre au publiciste. Si ce n'était pas la fatalité, que vous répudiez avec raison comme un blasphème, c'était donc un dessein supérieur à l'intelligence humaine; une force supérieure à l'intelligence humaine, qu'est-ce autre chose que Dieu?
«Votre Mirabeau, ajoute-t-il, n'est au fond que le roi des halles. Il a prétendu en mourant qu'il allait refaire, avec ses débris, la monarchie, et, quand il a voulu seulement s'emparer du ministère, il en a été écarté par ses rivaux comme un enfant.»
Cela était vrai de Mirabeau vicieux, factieux et populaire; mais combien faux de Mirabeau philosophe, orateur et législateur, quand il avait dépouillé ses vices avec son habit de tribun! Il était alors le prophète inspiré de la vraie Révolution, comme le comte de Maistre était le prophète inspiré de la contre-révolution. Aussi, ce qu'il y a à admirer dans ce premier ouvrage de Joseph de Maistre, ce ne sont pas les vérités, ce sont les vues. Du haut de ses rochers il a le regard de l'aigle; il voit plus loin que le vulgaire, mais il ne voit pas toujours vrai. Il commence sa vie par un magnifique sophisme, comme Jean-Jacques Rousseau, son compatriote. Le sophisme de de Maistre devait aboutir à la servitude, mensonge à la dignité morale de l'homme, comme le sophisme de liberté de Jean-Jacques Rousseau devait aboutir à l'anarchie, mensonge de la société politique.
Ce fut un malheur pour Joseph de Maistre d'avoir commencé sa course au milieu de l'émigration et sur son terrain; il ne voulut plus revenir sur ses pas. Il mourut le plus honnête et le plus éloquent des hommes de parti, au lieu de vivre et de mourir le plus honnête et le plus éloquent des philosophes chrétiens. La vérité pure ne lui plaisait pas assez; il lui fallait le sel de l'exagération pour l'assaisonner au goût de sa caste. Inde labes!
XIII
Le livre, à partir de là, devient foudroyant contre les révolutionnaires quels qu'ils soient, savants, lettrés, modérés, régicides, justement enveloppés, s'écrie-t-il, dans le nuage de la vengeance céleste contre ceux qui attentent à la souveraineté. C'est un dithyrambe à la Némésis révolutionnaire, la hache excusée de tout pourvu qu'elle frappe! «Il y a eu, dit-il, des nations condamnées à mort, comme des individus coupables, et nous savons pourquoi.»
Tout à coup il se tourne inopinément contre les royalistes qui demandent la contre-révolution, la conquête de la France, sa division, son anéantissement politique. Il fulmine contre cette idée à son tour. «Si la Providence efface, c'est pour écrire,» dit-il. Il veut que la réaction de la France contre la France vienne d'elle-même, de la France; et en cela il se montre à la hauteur des pensées d'en haut. Il finit par une prophétie qui n'était que de la logique en comptant sur la versatilité des peuples et surtout des Gaulois, en annonçant la restauration des Bourbons sur le trône. Seulement, s'il était prophète pour l'événement, il n'était pas prophète pour le temps; car ce qu'il annonçait pour demain est arrivé à vingt-cinq ans de distance, et, avant de restaurer les Bourbons, la France a relevé un trône militaire et absolu pour un des généraux qui l'aidèrent à vaincre l'Europe.