Tel est le livre, nul comme prophétie, violent comme philosophie, désordonné comme politique (relisez le chapitre sur la glorieuse fatalité et sur la vertu divine de la guerre; cela est pensé par un esprit exterminateur et écrit avec du sang). Mais ce livre est un éclair de foudre parti des montagnes des Alpes pour illuminer d'un jour nouveau et sinistre tout l'horizon contre-révolutionnaire de l'Europe encore dans la stupeur. Ni Vergniaud, ni Mirabeau lui-même n'avaient eu de pareils éclairs dans la parole ni de pareilles vigueurs dans l'esprit. M. de Maistre regardait le premier face à face l'écroulement du monde religieux et politique avec le sang-froid d'un esprit partial, sans doute, mais surhumain. Le style, nouveau aussi par sa sculpture lapidaire, était à la hauteur de l'esprit. Ce style bref, nerveux, lucide, nu de phrases, robuste de membres, ne se ressentait en rien de la mollesse du dix-huitième siècle, ni de la déclamation des derniers livres français; il était né et trempé au souffle des Alpes; il était vierge, il était jeune, il était âpre et sauvage; il n'avait point de respect humain, il sentait la solitude, il improvisait le fond et la forme du même jet; il était, pour tout dire en un mot, une nouveauté. La nouveauté, c'est le symptôme des gloires futures. Cet homme était nouveau parmi les enfants du siècle.
XIV
Ce fut le sentiment de l'Europe en le lisant. Un vengeur nous est né! s'écrièrent l'ancien régime, l'ancienne politique, l'ancienne aristocratie, l'ancienne foi. Mais ce vengeur rajeunissait par la jeunesse de son style la vieillesse des choses.
Ce livre, répandu comme un secret parmi l'émigration, fit du gentilhomme savoyard le favori sérieux de la contre-révolution, des camps et des cours. On dit au roi de Sardaigne: «Comment négligez-vous ce prodige que Dieu vous envoie pour vous illustrer et pour vous sauver? Les grandes puissances seraient jalouses de ce don du Ciel. Hâtez-vous d'en décorer vos conseils.» On l'appela, en 1797, à Turin. La faible monarchie sarde fut écrasée dans les guerres de 1799 entre la France et l'Autriche. Le roi de Sardaigne se réfugia dans son île, sur un débris de trône. Le comte de Maistre, qui n'avait rien à espérer de l'Autriche que l'abandon et de la France que la proscription, suivit le roi en Sardaigne. On lui donna, sous le titre de régent de la chancellerie, la direction très-insignifiante des tribunaux de cette petite île.
Bientôt l'homme parut trop grand pour l'emploi. Cet écrivain qui embrassait le monde d'un regard ne pouvait se résigner à l'étroitesse d'horizon d'une petite cour insulaire sur un écueil de la Méditerranée, peuplé d'habitants presque sauvages. Il fatiguait la cour et les ministres des secousses de son imagination. Son génie oratoire et inquiet froissait la routine et la médiocrité de la cour de Cagliari. On le voit clairement dans sa correspondance, il importunait les Sardes et les Piémontais favoris de la cour. Ne pouvant nier son mérite, on l'envoya pérorer ailleurs. Lui-même étouffait dans cette bourgade décorée du nom de capitale. La Sardaigne anéantie et ruinée ne pouvait avoir une diplomatie sérieuse en Europe; un peu d'intrigue et quelques supplications aux grandes cours étaient sa seule politique. Le roi, évidemment importuné lui-même des imaginations trop grandioses du comte de Maistre, le nomma son ministre plénipotentiaire à Pétersbourg.
C'était un honneur dans la forme, au fond c'était un exil. Son fils présente comme un sacrifice douloureux à la monarchie l'acceptation du comte de Maistre de ce poste; on peut croire cependant que l'ambition très-haute du comte de Maistre fut heureuse de cette mission à une telle cour. Il lui fallait les grandes scènes, les grands auditoires; il avait besoin d'espace comme tout ce qui veut rayonner de loin. Les appointements (vingt mille francs), conformes à la pénurie de cette pauvre cour de Cagliari, étaient insuffisants sans doute, mais ils étaient cependant bien au-dessus du traitement d'un sénateur de Chambéry.
XV
Le comte arriva à Pétersbourg plein de pensées vagues pour son roi, pour la Russie, pour lui-même. Sa tête fermentait de restauration; il voulait relever la maison de Savoie par les Russes, peut-être même par les Français. On va voir bientôt dans sa correspondance qu'il savait au besoin s'accommoder avec la Révolution pourvu qu'elle rétablît et qu'elle agrandît le trône de son monarque.
L'empereur Alexandre et l'aristocratie russe l'accueillirent, non pour son titre, mais pour son nom. Les Considérations sur la France avaient popularisé ce nom jusqu'à la cour de Russie. Il devint en peu de temps le favori des salons de Pétersbourg. Il y était gracieux, enjoué, souple, éloquent, étrange et sérieux à la fois. Son éloquence à chaînons rompus et à brillantes fusées de génie était surtout, comme celle de madame de Staël, une éloquence confidentielle de coin du feu; il n'avait pas assez de gravité et de solidité pour une tribune, il avait assez d'inspiration, de grâce et de décousu pour un tête-à-tête. De plus, son rôle à Pétersbourg était de plaire et de flatter. Les Savoyards naissent courtisans par la situation subalterne de leur province à Turin. Le grand Savoyard plaisait généralement et flattait à merveille. Les ministres étrangers, même les ministres de France en Russie, ne voyaient en lui qu'un représentant du malheur et du détrônement. On ne craignait pas l'ascendant de Cagliari sur le monde; on admirait l'esprit de son représentant. Son existence, un peu amère sous le rapport de la fortune, était très-douce sous le rapport de la société. De plus, quoi qu'il en dise çà et là dans ses lettres à sa cour et dans ses lettres familières, il était loin d'être insensible aux rangs, aux titres, aux décorations, aux faveurs de cour. Le titre d'ambassadeur d'un roi à la cour de Russie, bien que ce roi ne fût plus qu'un naufragé du trône sur un îlot d'Italie, caressait agréablement son orgueil. Je l'ai assez vu pour ne pas croire à ce désintéressement d'amour-propre. Cet amour-propre n'enlevait rien à sa vertu, mais il transpirait souvent dans sa correspondance.
J'en eus un jour une preuve bizarre qui ne s'effacera jamais de mon souvenir. Les petites circonstances sont quelquefois les meilleures révélations du caractère.