La princesse n'avait donné qu'une tendre amitié au fidèle artiste. Un jeune et héroïque étranger, d'un grand nom, exilé comme elle de sa patrie et errant en Italie, comme elle, après l'ombre de la liberté, avait son amour. Cet amour se dénoua bientôt après par une catastrophe dont elle fut la victime. Elle n'en avait pas fait la confidence encore à son ami de Venise. On conçoit tout ce qu'il devait en coûter à cette femme, qui recevait de Léopold plus qu'elle ne pouvait rendre, de lui faire un pareil aveu; cet aveu ne se fait jamais que par l'événement à un ami jeune et passionné, qui regarde toujours comme dérobé à son espérance ce qu'on a donné de tendresse à un autre.
Peut-être y eut-il un jour, une heure, une lettre de la princesse à Léopold, où cet aveu s'échappa, par devoir ou par nécessité, de sa plume. Peut-être une rumeur publique, venue de Florence et mentionnée par hasard dans une conversation devant lui, un soir à Venise, lui apporta-t-elle la fatale révélation. On n'a pas lu la dernière lettre, on n'a pas su avec quel indiscret étranger Léopold s'était entretenu, ce jour-là, sur le quai de Venise. Tout est resté mystère, conjecture, énigme, dont un seul homme a le mot, l'illustre étranger aimé d'une femme morte, et qui ne peut, sans sacrilége, trahir sa vie et sa mort! Léopold Robert semble avoir pris soin lui-même, peu de moments avant sa fin, de prévenir toute interprétation offensante à l'honneur de la princesse. «Je ne veux pas quitter ce sujet (sa tristesse),» écrit-il à M. Marcotte, «sans vous faire une prière... c'est de ne faire aucune supposition qui puisse être désavantageuse à une personne dont les qualités et les mérites appellent non-seulement la considération, mais l'attachement de tous ceux qui l'approchent. D'ailleurs mes sentiments pour elle sont nobles et purs, et, quand ils auront plus de calme, ils me feront trouver un bien dans ce qui m'a tant agité...»
Il cherchait ce bien et cet apaisement dans la religion et dans la prière; la Bible de sa mère était sans cesse dans ses mains; il y trouvait des souvenirs; il n'y puisa pas assez la résignation et la force; il ne trouva pas non plus en lui-même la mâle et tendre impassibilité de Michel-Ange, qui, voyant dans son cercueil, couvert de fleurs, passer le visage adoré de Vittoria Colonna, s'écria: Que ne l'ai-je du moins baisée au front!... Mais Michel-Ange était un héros; Léopold Robert n'était qu'un homme; et puis, ne se console-t-on pas plus virilement de la mort que de l'indifférence de celle dont on se flattait d'être aimé?....
XXXVIII
Quoiqu'il en soit, le 20 mars 1835, après avoir entendu dans la soirée de la veille le Requiem de Mozart, chanté, à sa prière, par deux Allemands musiciens de sa connaissance; après avoir donné quelques coups de pinceau à son tableau et après avoir lu en silence quelques versets de sa Bible, il était monté à son atelier, où son frère, en entrant, le trouva sans vie au pied de son chevalet. Il s'était frappé à la gorge d'un seul coup qui avait tranché sa destinée, son amour, sa gloire: malade, comme il l'avait dit une fois lui-même, DE LA MALADIE DE CEUX QUI ONT ASPIRÉ TROP HAUT!...
Il dort dans la patrie de Canova, avec lequel il eut tant de ressemblance par le sentiment du beau, ce vrai but de l'art. Son corps est indiqué au passant par une simple pierre où ses amis ont gravé son nom. Il repose dans la petite île de Saint-Christophe, parmi les lagunes de Venise. La mer qu'il peignit de là, dans ses Pêcheurs, se déroule terne et brumeuse autour de l'îlot. Était-ce une prévision de sa destinée? Son tombeau était dans son horizon, sa tristesse était dans les physionomies de ses figures; le navire sur lequel cette famille va s'embarquer ressemble à un catafalque, au sommet duquel la vergue et le mât figurent une croix funèbre sur la sépulture des vagues!
Que les voyageurs sympathiques à la mélancolie de l'âme et à la maladie mortelle du génie (trop aspirer) aillent penser et prier sur ce petit tertre de sable qui recouvre sa tombe. Son âme n'était pas responsable de sa main; la nature ne l'avait pas doué ou il n'avait pas exercé en lui la force nécessaire à ces grands hommes, destinés à lutter avec ce qu'on nomme l'idéal; l'idéal fait plus de victimes qu'on ne pense: c'est la maladie des grandes imaginations qui ont un faible cœur. Où Michel-Ange aurait survécu, Léopold Robert succomba. Plaignons-le, ne l'accusons pas. Sa mort ne fut pas une délibération de sa raison, mais un accès de défaillance qui anéantit sa raison. Il y a des organisations qui n'ont pas la trempe de leur volonté; la vie les tue par leur puissance même de trop sentir. Nous ne l'excusons pas, à Dieu ne plaise! Nous l'interprétons.
XXXIX
Tel fut Léopold Robert. Quand on mesure par la pensée tout ce qu'il y a de sensibilité dans ses deux œuvres capitales: les Moissonneurs et les Pêcheurs de l'Adriatique; quand on le voit passer, comme par une gamme prodigieuse, des impressions humaines de l'excès de vie, de jeunesse, d'amour, de bonheur, dans le char des Moissonneurs, à l'excès de mélancolie et d'abattement dans la barque des Pêcheurs; quand on parcourt la distance morale qu'il y a de la figure de la fiancée couronnée d'épis et de pavots, dansant devant les bœufs du tableau de la Madonna dell' Arco, à la figure de la jeune épouse transie des frissons du départ, pressant son nourrisson dans ses bras, ou à la figure de la femme âgée et mourante, voyant partir pour la première fois ses deux petits-fils et voyant partir, pour la dernière fois aussi, le mari vieilli de ses beaux jours, qu'elle ne verra plus revenir, on comprend tout ce qu'a dû sentir, dans la moelle de ses nerfs, le peintre capable d'avoir exprimé ainsi les deux pôles extrêmes de la sensibilité humaine: l'excès de la félicité, l'excès de la douleur. Une telle puissance de sentir était, pour Robert, une impuissance de vivre. Notre faculté de souffrir est en raison de notre faculté de sentir: tel meurt d'un événement dont tel autre sourit; en lui la note avait brisé le clavier.