Mais à deux pas de l'adolescent sont sa mère et sa sœur; le pathétique commence là avec la femme et l'enfant: la mère, vieillie par la maladie plus que par l'âge, est languissamment assise sur une des marches du quai des Esclavons, adossée au mur d'une masure qui est sans doute la sienne; son bâton, qui échappe à sa main affaissée, atteste qu'elle est infirme et qu'elle s'est traînée avec effort jusque-là, pour voir une dernière fois l'embarquement de son mari et de ses jeunes enfants; elle les recommande à Dieu de ses lèvres pâles et balbutiantes. Son regard est attaché sur le mari et sur les enfants. L'adieu est déjà dit; ces chers parents ont le pied sur le pont de la barque; la mer les ramènera-t-elle? la retrouveront-ils quand ils reviendront? Problème touchant qui se pose sur tous les visages! Pour elle, le problème semble déjà résolu; elle n'a plus qu'un souffle de vie, ce souffle est dans son cœur. Une larme monte aux yeux quand on la regarde.

XXXVI

À côté d'elle, mais debout, est une toute jeune femme, sa fille sans aucun doute; elle tient sur son bras un petit enfant nouveau-né, sur la tête duquel elle incline et elle presse son front, comme si cette tendre pression s'adressait à son mari qui s'embarque.

Son mari est un de ces deux beaux et vigoureux marins, tout pensifs, qui se préparent au départ; elle ne les regarde déjà plus, car elle ne verrait plus à travers ses larmes; ses joues sont pâles et fanées de sa douleur; mais cette douleur est calme et belle comme l'habitude de la résignation dans une profession qui vit de périls mortels. Son attitude et son pauvre costume de contadine de Chioggia rappellent les madones de Perugin ou de Sasso-Ferato; mais la divinité ici n'est que dans la tristesse: c'est la figure du pressentiment; on voit, dans la mère malade, le tombeau; on voit, dans la jeune femme et dans l'enfant, la future indigence. Nul doute, cependant, qu'une réminiscence de la princesse Charlotte ne se retrouve dans le charmant visage de la jeune mère. La main ne peut pas s'abstraire du cœur; quand le modèle est sans cesse dans l'âme, il se reproduit à notre insu dans le tableau.

XXXVII

Léopold Robert travaillait au tableau des Pêcheurs avec patience et assiduité, comme au monument de sa vie, tantôt ardent à l'œuvre, tantôt découragé et laissant tomber ses pinceaux. Enfermé avec le seul compagnon de sa vie, son frère Aurèle Robert, dans le grenier d'un palais de Venise qui lui servait d'atelier, il retouchait et modifiait infatigablement ses figures. Il finit par leur donner à toutes cette impression de terreur tragique ou de douleur anticipée qui en fait un drame pathétique, intelligible au premier regard, et indélébile dans le souvenir une fois qu'on l'a regardé.

On voit dans ses lettres, à cette époque, qu'il tremble également de l'achever ou de le laisser imparfait. C'est son adieu au monde ou c'est le chef-d'œuvre qu'il veut faire acclamer par l'univers, pour que l'excès de sa gloire lui mérite l'excès du bonheur dans la possession de ce qu'il aime. Il rêvait évidemment, pendant ce travail à Venise, ce que le Tasse avait rêvé à Ferrare pendant qu'il composait le huitième chant de la Jérusalem, de légitimer, à force de renommée, ses prétentions à la main d'une autre Éléonore.

Son secret, concentré dans son cœur, s'y envenimait par le silence; tantôt il songeait à revenir à Florence, après avoir fini son tableau, tantôt à fuir plus loin encore de l'idole qui le retenait et qui le repoussait tour à tour. Une correspondance fréquente, et dont on ne connaît pas les termes, existait entre la princesse et lui. Son frère Aurèle, cependant, voyait quelquefois les lettres, brûlées depuis; si l'on en croit ce témoin consciencieux et véridique, ces lettres n'exprimaient que l'amitié la plus vive, mais la plus irréprochable. L'homme souvent traduit mal le cœur de la femme; souvent aussi l'expression, sous une plume de femme, dépasse la pensée, quand elle écrit à celui par qui elle se sent aimée; il y a une politesse tendre du cœur qui flatte et qui prolonge l'illusion d'un ami. On laisse trop croire, de peur de trop détromper. Si c'est une faute, c'est la faute de la bonté.

«Les lettres de la princesse que j'ai vues, dit le frère de Léopold, étaient empreintes d'un intérêt constant, qui pouvait provenir seulement de l'estime pour le talent et pour le caractère de Léopold. Il aurait fallu des yeux plus clairvoyants que les miens pour y découvrir d'autres sentiments, car il y régnait une réserve d'expressions toute platonique... Peut-être, ajoute-t-il, est-ce là ce qui a fait durer l'illusion. Si le génie ne se croit pas égal au rang, pourquoi s'approche-t-il de ce qui est au-dessus de lui (par les convenances de ce monde)?»

Ces expressions du frère et du confident du grand artiste ne laissent aucun doute sur la cause de sa mort; on ignore seulement quelle en fut l'occasion immédiate et déterminante. Des révélations subséquentes, et que le double respect de deux tombes ne permet pas d'approfondir, laissent seulement entrevoir dans ce mystère une vague probabilité.