La scène se groupe sur un quai de Venise, en face de la mer; une grande barque pontée de pêcheurs est à l'ancre sur le bord du quai. On passe du quai au navire par une planche qui sert de pont pour le chargement. Le mât se dresse dans le ciel; la vergue, lourde de voile à demi déroulée, se hisse sur le mât; un matelot, chargé d'un paquet de filets, passe sur la planche et jette son fardeau sur le pont. Au delà du navire on voit se dérouler une mer terne et indécise entre le calme et la tempête; le ciel est gris; un gros nuage noir à gauche renferme des grains sinistres dans ses flancs; de légers flocons de nuages, détachés et effilés en charpie sur la droite, annoncent que le vent souffle déjà impétueux dans les hautes régions de l'atmosphère, quoiqu'on ne le sente pas encore en bas. Quelques voiles lointaines rentrent au port en dansant sur les premières lames, comme des mouettes fouettées par l'ouragan de la haute mer. Les présages sont douteux; la saison même n'est pas propice, l'heure ne l'est pas davantage; on reconnaît le soir aux grandes ombres qui traînent sur la terre et aux reflets pâles d'un soleil couchant sur le sommet des édifices. Une branche de vigne à demi défeuillée, et dont les dernières feuilles, rougies par la gelée, pendent mortes le long d'un mur de clôture, pronostique l'hiver, qui double les périls du flot. Les pêcheurs sont réunis sur l'extrême bord du quai, un pied sur la terre, prêts à mettre l'autre sur le pont du navire. C'est là que se déroule tout le drame muet du tableau.

XXXIII

La première figure qui attire le regard, au sommet du groupe, est celle du père de famille, maître de la barque, roi de l'équipage. Il est déjà vêtu de sa capote de laine de pêcheur; d'une main il s'appuie sur le trident et le harpon, instruments de pêche; de l'autre il montre, par un geste inquiet, le nuage qui plombe dans le lointain sur la mer; il sonde l'horizon d'un regard plein de pressentiments.

À sa gauche est un vieillard, compagnon résigné et insoucieux de la fortune du navire, qui apporte sur son épaule les diverses provisions de la navigation.

Devant lui, deux petits enfants, dont il est l'aïeul vont faire leur première campagne sur les flots. L'un des deux enfants, vêtu d'une capote à capuchon qui retombe sur son visage mouillé des larmes de sa mère, s'appuie sur l'épaule de son frère, en cherchant la main de son camarade pour y enlacer ses doigts: l'autre, plus jeune encore, mais d'un visage plus réfléchi, tourne et élève son joli visage vers la figure de son grand-père; il semble lire dans les yeux du chef de la famille les terreurs de la prochaine nuit.

Ce groupe, qui fait contraster la mort et l'enfance, est digne, par l'expression des figures et par la naïveté des poses, de Corrége, ce poëte des enfants.

XXXIV

En face de ce groupe, et plus rapprochés du navire, sont deux hommes de mer dans la vigueur de l'âge et de la rude profession. L'un est accroupi sur un tas de voiles; il regarde obliquement le bord qu'on va quitter, sans savoir s'il le reverra jamais; l'autre, debout, en beau costume dalmate, s'appuie d'une main sur une borne du quai, et tient de l'autre la boussole, prête à être encastrée dans l'habitacle; on voit que c'est le pilote de la barque et vraisemblablement le gendre du pêcheur. Il détourne ses regards du quai et les plonge dans le lointain pour ne pas voir sa jeune épouse et son nouveau-né, qui sont debout aussi sur une marche du quai, assistant à l'embarquement en silence.

Entre le quai et le bord, un bel adolescent, au geste d'Achille, déroule et jette héroïquement sur la barque les lourds filets qui ruissellent en mailles et en cordages sur ses pieds. Ces trois figures sont d'une mâle beauté qui rappelle aussi l'antique; quelques critiques les trouvent trop belles; ils accusent l'expression de leur physionomie et leur attitude de trop de majesté pour des hommes de leur profession. Mais ces critiques de Paris ne sont jamais allés en Italie ou en Grèce; ils auraient vu partout des physionomies et des poses héroïques, dans des groupes de pasteurs ou de matelots. Cette terre est majestueuse de naissance; la nature humaine y porte la couronne, une empreinte de dignité et de noblesse qu'aucune profession ne fait déroger. Voyez Homère: est-ce que Nausicaa n'est pas princesse en lavant ses robes à la fontaine? Est-ce que le conducteur de bœufs, de porcs ou de mules, n'y tient pas le fouet ou l'aiguillon comme les rois y tiennent le sceptre? Les regards de tous ces hommes, admirablement groupés dans leurs attitudes diverses, ont l'unité du même sentiment: l'attention sombre à l'horizon menaçant; la préoccupation muette du vent qui va sortir du nuage. Une transe courageuse, mais prévoyante, jette le même frisson sur tous ces visages, à l'exception du jeune adolescent; celui-là n'a sur la figure que la mâle fierté de son métier et la présomption de son ignorance. Le danger, pour lui, n'existe pas. On le regarde, on l'admire; il suffit.

XXXV