Les lettres de Robert à cette époque sont pleines d'inspirations mystiques vers cette autre vie où l'on sera réuni à ce qui est digne d'être aimé dans ce bas monde. Il dessine son tombeau d'artiste, symbole des sombres pressentiments qui travaillaient son âme. Il s'enfuit de Florence à Venise pour exécuter ce tombeau. Qu'est-ce qui le décida cette fois à se détacher d'un séjour et d'une société intime qui le possédaient par tous les liens mystérieux de l'âme? On l'ignore; peut-être une jalousie maladive qu'il n'osait s'avouer à lui-même, mais dont la suite des événements a révélé quelques symptômes dans la vie de la princesse comme dans les lettres de Robert.
XXXI
À Venise, le secret de son amour lui échappe dans quelques-unes de ses lettres à son ami d'Argenteuil, M. Marcotte.
«Quant à des sentiments autres que ceux de l'estime et d'une vive amitié de la part de la princesse, je crois qu'ils n'existent pas. Ne serait-ce pas d'ailleurs une grande folie à moi de m'abandonner à un attrait toujours combattu par la raison? Car, enfin, quelle illusion puis-je me faire, cher ami? Cette liaison, je vous le répète, ne peut que m'élever l'âme et me donner le désir de me maintenir dans le sentier de la vertu. Quel avantage n'y a-t-il pas dans ces attachements qui donnent de l'intérêt à la vie et qui retrempent l'énergie du cœur?...»—«Elle part pour l'Angleterre,» écrit-il en novembre de la même année, «elle laisse sa mère malade pour aller secourir son père infirme, à qui l'on ne permet pas de passer la mer. J'en éprouve une peine mortelle, et c'est le jour des Morts que j'ai appris cette triste nouvelle. Sans être superstitieux, il y a des coïncidences qui frappent, quoique la raison les écarte; il me semble que je suis encore plus seul depuis hier!.... Tant que j'ai conservé l'espoir de la revoir, je croyais mes sentiments pour elle très-naturels; à présent ils me possèdent trop. Tenez, voilà cette page que je vais vous confier et qui vous fera connaître cette inclination que vous avez soupçonnée et que je voulais me dérober à moi-même.»
Nous n'avons pas la page, mais, dans plusieurs lettres consécutives, il s'étudie en homme scrupuleux à justifier la princesse, non-seulement de toute faiblesse, mais même de toute séduction volontaire avec lui... «Moi, moi seul, dit-il, je suis la cause d'un malheur que j'aurais dû renfermer en moi seul. Ne pensez pas qu'un autre que moi en soit coupable ou qu'elle ait le moindre reproche à se faire envers moi ou envers le monde.»
«Mon ami! écrit-il encore trois mois avant sa mort, cet attachement ne me rend pas malheureux autant que vous le pouvez penser, et, vous le dirai-je? toute remplie qu'en soit mon âme, je trouve cet état moins pénible que le vide du cœur. Je ne puis penser à Florence sans émotion; la raison, le devoir, le caractère de mon attachement peut-être ne permettent pas à une tristesse violente de s'emparer de moi; c'est seulement une mélancolie qui ne peut nuire à mes travaux. Une inclination qui n'a pour objet que les sens tourmente et abaisse; celle qui ne s'attache qu'à la beauté de l'âme, à la bonté du cœur, aux charmes de l'esprit, ne peut qu'élever. Vertu, candeur, simplicité, tout est en elle! Je ne romprai jamais des relations qui me sont si chères..... J'aime mieux que le temps amortisse une inclination que vous croyez trop passionnée et qu'il la transforme en amitié. Je dirai plus: je n'aurais point fait mon tableau (Les Pêcheurs) si mon cœur n'eût été nourri de cette tendresse. Elle m'a donné une énergie, une inspiration, un ressort que je n'aurais pas eus sans elle... Quant à la religion, si elle condamne les passions qui conduisent au vice, défend-elle les penchants qui en éloignent?»
XXXII
Ce tableau des Pêcheurs, c'était sa vie et c'était sa mort; il y peignait ses pressentiments et son dernier soupir. Aussi ce tableau fut-il son chef-d'œuvre. Jetons-y un long et dernier regard.
Les Moissonneurs avaient été l'apothéose de la félicité humaine; les Pêcheurs sont l'agonie de la terre, le Dies iræ de l'art, le prélude de mort du génie frappé au cœur, l'angoisse des cruelles séparations.
Le ciel bas et brumeux de Venise en automne, le silence des grèves interrompu seulement par le bruit des pierres de ses quais qui tombent une à une dans l'eau morte de ses lagunes, étaient un site et un séjour admirablement choisis d'instinct pour la conception et pour l'exécution d'une telle œuvre. L'œuvre, la voici.