Un pareil révolutionnaire était peu à compter parmi les patriotes d'Italie, car toute révolution est un déplacement, et tout déplacement dérange quelque chose ou quelqu'un dans le monde. Une révolution voulue et faite par tout le monde n'est plus une révolution; c'est un progrès dans l'ordre. Mais le peintre raisonnait en politique comme Platon: c'est le défaut des artistes.

XXIX

La perte de son ami causa une profonde douleur à Robert; cette douleur même le rendit plus empressé à consoler le deuil de la princesse. Sa mère et elle ne voyaient que lui, dans les premiers moments, à Florence. Voici en quels termes il en écrit à son correspondant le plus intime de Paris, M. Marcotte.

«Florence, 1831.

Je vois tous les jours ici les Bonaparte. Je connaissais particulièrement ce pauvre prince Napoléon; sa femme et sa belle-mère, qui sont naturellement très-affligées, m'engagent tant à y aller que chaque jour j'y vais un moment. Je les connaissais de vieille date. Elles sont extrêmement simples et accueillantes. Mais figurez-vous la situation de cette jeune veuve qui vient de faire une perte si cruelle! La mère est infirme et ne peut vivre longtemps; la fille est menacée de se voir bientôt seule au monde, ce qui rend sa position si intéressante. Vous me demandez pourquoi ce jeune prince Napoléon se trouvait avec les insurgés. C'est une de ces destinées qu'on peut dire malheureuses. Homme charmant, réunissant toutes les qualités, estimé de tous, aimant l'étude et fort instruit. Quand la fatalité amena ici son jeune frère, qui avait été renvoyé de Rome comme suspect, ces deux jeunes gens, ayant appris que leur mère (la reine Hortense) partait de Rome pour venir les rejoindre à Florence, à cause des troubles de la Romagne, voulurent aller au-devant d'elle; ils furent reçus à Perugia, à Foligno, à Spoleto, à Terni, avec de si vives démonstrations de joie, on leur fit tant d'instances pour se joindre aux insurgés et pour leur prêter l'appui d'un grand nom, qu'ils se laissèrent entraîner, Napoléon par faiblesse. Quand je le vis à Terni, je m'aperçus combien il était préoccupé de la position où il mettait sa famille; il m'en parla beaucoup, mais enfin le sort était jeté. Il a succombé à l'agitation d'une vie trop rude pour lui, accoutumé au calme et au repos; on ne sait pas bien encore par quelle mort; on parle de fièvre, de duel, de poison; pour moi, je crois sa mort naturelle. Sa veuve est dans les larmes; je n'ose encore la revoir.»

Quelques jours après il s'excuse, dans une lettre du 16 mai 1831, d'avoir suspendu son voyage vers Paris. On devine à ses expressions quel intérêt tendre l'attache presque à son insu à ce séjour. «Que vous dirai-je, sinon que Florence m'est chère par plus d'un motif, et que je pensais bien peu à y trouver des empêchements si forts pour la quitter. Croyez cependant que ce n'est rien d'indigne d'un honnête homme qui me lie ici, et, sans vous donner pour le moment d'autres détails, conservez-moi toute votre estime! Le scrupule parle dans la réticence.»

XXX

Le secret est maintenant dévoilé par la mort: il aimait; peut-être se flattait-il d'être aimé un jour!

L'isolement et les malheurs de cette jeune et intéressante princesse, poursuivie par la politique et par le sort, et jetée par ses adversités mêmes dans une intimité plus fraternelle avec ce seul ami de ses meilleurs jours, avaient changé la douce amitié de Rome en une irrémédiable passion. Cette flamme qui avait couvé sept ans dans le cœur du jeune homme, amortie par le devoir et par le respect, venait d'éclater sous la main même de la mort.

Dès qu'il s'en aperçut il eut le courage de s'enfuir jusqu'à Paris. Il y resta peu et il n'y jouit de rien. Il attrista ses amis par sa mélancolie, écrite sur ses traits. Il repartit soudainement pour Neuchâtel; il chercha quelques souvenirs de ses jours obscurs dans sa famille, à la Chaux-de-Fonds. Il ne s'arrêta de nouveau qu'à Florence. «J'y ai retrouvé, dit-il, la princesse Charlotte; sa mère et elle ne sortent pas du tout. Leur société m'est très-agréable, parce qu'elle est douce, naturelle, simple, droite de cœur, vraie et franche. Je voudrais travailler à mon tableau des Saisons, mais il y a une épine dans ma vie qui me pique; il faut que je m'éloigne; peut-être à distance la sentirai-je moins!» L'épine, c'était le regard de Charlotte.