Léopold Robert dut jouir, avec plus de délices encore que d'orgueil, de ce rapprochement par la gloire avec ceux qu'il aimait d'en bas et qu'il pouvait dès lors aimer de plain-pied.
Cependant il éprouva le besoin, à la voix de ses amis et de ses protecteurs en France, de venir à Paris étudier son succès afin de le dépasser encore. L'histoire doit conserver les noms de ces rares patrons du génie de Robert: M. Marcotte, M. Paturle, M. de Lécluse, sans lesquels le génie lui-même ne serait qu'une éclatante mendicité. Ces hommes de cœur et de goût furent la Providence de sa fortune et de sa renommée: que son nom rayonne sur eux, ce n'est que justice; leur opulence et leur amitié ont rayonné longtemps sur son obscurité; la postérité doit reconnaissance à ceux qui furent les nourriciers de ses grands artistes.
XXVII
Léopold s'achemina donc vers Paris à l'appel de ces amis, mais déjà triste; la gloire a ses mélancolies comme la religion, comme l'amour: plus on monte, plus l'on voit de profondeur sous ses pieds; plus on possède, plus on sent le néant de ce qu'on atteint. D'ailleurs, ce qu'il aimait au fond, sans peut-être se l'avouer, il ne le possédait pas, il ne pouvait se flatter de le posséder jamais.
Il s'achemina lentement, très-lentement, vers Paris; la chaîne d'amitié qui le retenait en Italie était lourde; il accompagna à Florence le prince et la princesse qui fuyaient Rome. La révolution de 1830 venait d'éclater en France et de triompher en trois jours. À chaque secousse de la liberté en France on sent trembler par sympathie le sol antique de l'Italie indépendante, hélas! de cœur. Les États romains s'agitaient: les populations les plus vivaces habitent ces montagnes.
Le prince Napoléon était dans une pénible perplexité d'esprit: d'un côté sa famille et lui devaient une généreuse hospitalité au pape; reconnaître l'asile qu'ils avaient reçu par une participation aux insurrections contre leur hôte, c'était une ingratitude; d'un autre côté, agrandir la révolution française, incomplète, selon eux, en France, où elle venait de couronner un autre Bourbon, la fomenter, la servir, la transformer en révolution générale en Italie, c'était ouvrir des perspectives à leur dynastie napoléonienne ici ou là; c'était de plus acquérir des titres de popularité héroïque dans cette ancienne patrie de leur famille, redevenue la patrie de leur exil.
Enfin ils étaient jeunes, et les révolutions sont l'instinct de la jeunesse, parce qu'elles pressent le pas du temps et parce qu'elles arrachent violemment à l'avenir le mot du destin. L'impatience, dans l'âme vraiment italienne du fils aîné de la reine Hortense, l'emporta sur la convenance de sa situation envers le pape; il se laissa entraîner à la voix des patriotes romains, ses amis; il marcha en volontaire avec eux contre les troupes du pape. Le feu de l'insurrection s'amortit avant de s'être propagé jusqu'à Rome: l'Italie se lève, mais ne se tient pas assez longtemps debout. Les fatigues d'une campagne d'hiver, les agitations d'un esprit qui ne savait pas bien où était le devoir, les fièvres contractées dans les campements nocturnes au milieu des régions insalubres de la malaria, emportèrent en peu de jours le prince. Il mourut sans gloire, quoique né pour la gloire: il se pressa trop de la saisir là où il crut apercevoir son ombre; le Ciel lui devait peut-être une meilleure occasion, et une meilleure mort. L'impatience est le défaut, mais aussi la vertu de la jeunesse. Il fut jeune; la mort l'en punit: c'était une grande dureté du destin.
XXVIII
Pendant que le prince mourait dans une bourgade des montagnes de Rome insurgées, la princesse Charlotte était restée à Florence, chez sa mère mourante. Léopold Robert donnait aux deux femmes les soins de l'amitié.
Léopold Robert, quoique républicain de patrie et plébéien de naissance, n'aimait pas les révolutions.—«Je ne les trouve bonnes,» écrit-il à cette époque à son ami, M. Marcotte, «que quand elles sont faites par la plus grande masse, quand personne n'est sacrifié, et quand elles satisfont tout le monde. Je suis bien aise d'être à Florence, où tous les habitants aiment trop leur tranquillité et leur prince pour remuer!»