L'un d'eux recourbe sur sa tête, en la tenant par la pointe et par le manche, la mince faucille avec laquelle il va faucher les épis mûrs; c'est le délire du travail heureux, le Te Deum de la vie domestique. On sent que le peintre fut paysan comme nous, dans le champ paternel de la Chaux-de-Fonds: nous ne sommes bien inspirés que par nos souvenirs. Moi aussi j'ai chanté l'épisode des Laboureurs dans mon poëme domestique de Jocelyn; mais combien mon encre est pâle à coté de cette palette!

XXIII

Un peu au-dessous des deux joueurs de musette dansants on aperçoit les têtes de quelques moissonneuses courbées sur le sillon. La première et la plus rapprochée du char se relève aux sons de la zampogna, et tourne aux trois quarts son visage du côté du groupe.

Ce visage est un des plus ravissants qui soient jamais sortis d'une toile. La belle moissonneuse de Léopold Robert compte dix-neuf ans; la délicatesse et la force de cette saison de la vie se marient, dans un harmonieux ensemble, sur ses traits; elle regarde avec un demi-sourire de distraction et de raillerie les grotesques gambades des danseurs maladroits de l'Abruzze; mais son œil large, ouvert et tendu par une arrière-pensée, lance au-dessus d'eux un regard chargé de rêverie vers le bel adolescent qui retient les buffles; on voit qu'elle a l'espérance d'être bientôt la fiancée de cet Antinoüs rustique et de monter à son tour sur le char comme fille du maître du champ. Il ne manquait à ce drame rural que l'amour: le voilà! Il sort, tout voilé, mais tout brûlant, du regard de la belle moissonneuse et de l'attitude langoureuse, pensive et fière, du toucheur de buffles. Évidemment cette tête est un portrait encore. Est-ce la princesse? Est-ce Thérésina? Qui sait si ce n'est pas l'une et l'autre, fondues et transfigurées en une seule réminiscence?

XXIV

C'est là tout le tableau; c'est-à-dire ce sont là tous les personnages; mais l'expression profonde, variée, naïve, et pourtant auguste, de toutes ces figures; mais les attitudes, ces physionomies du corps; mais les costumes, ces draperies de la statue animée de l'homme et de la femme; mais le geste, cette langue du silence; mais l'ombre, cette contre-épreuve de la réalité des personnages; mais le jour, cet élément de la couleur; mais l'horizon, cet infini de la toile; mais l'air, cet élément impalpable qu'en ne doit voir qu'on ne le voyant pas, quelle plume pourrait donner l'impression d'un tel pinceau? Tout est inspiration dans la conception, et tout est réflexion dans l'exécution. Le groupe monte du sol au sommet du char en concentrant le regard et l'intérêt sur toutes les figures en particulier, puis en reportant cet intérêt de chacune à toutes et de toutes à chacune, en sorte que la beauté de l'une contraste et concourt avec la beauté de l'ensemble, et qu'il en résulte un rejaillissement général de splendeur et de félicité qui produit en un instant l'enthousiasme. On ne peut trouver qu'un mot pour exprimer l'impression des Moissonneurs: Raphaël a fait la transfiguration d'un Dieu, les Moissonneurs sont la transfiguration de la terre.

XXV

Le succès fut soudain, universel, immense; Rome l'acclama tout entière dans l'atelier; Paris l'acclama avec la même unanimité involontaire dans le Louvre; ce ne fut qu'un cri. Ce cri, évidence du génie, fut bien, comme à l'ordinaire, suivi de ce murmure sourd de l'étonnement et de l'envie, qu'est la basse continue des acclamations humaines; mais la critique fut submergée dans l'enthousiasme: le graveur vendit en peu de mois pour plus d'un million d'estampes[2]. Jamais aucun livre ne se répandit à un si grand nombre d'exemplaires dans la circulation de l'Europe; jamais poëte ou écrivain ne communiqua sa pensée à plus d'âmes à la fois dans le monde. Avions-nous tort, en commençant, de ranger la peinture dans la catégorie des littératures? Quelle imprimerie a multiplié une idée plus que cette gravure de Mercuri? Quel poëte a soupiré comme ce peintre?

XXVI

C'est surtout dans les yeux et dans le cœur de ses amis, le prince et la princesse Bonaparte, qu'il savoura sa gloire. La gloire est un isoloir qui sépare l'artiste de son humble berceau, qui l'élève dans la sphère des abstractions, qui confond tous les rangs à une hauteur où il n'y a plus de mesure humaine pour discerner les distances; la gloire seule est au-dessus des distinctions sociales, parce qu'elle est la distinction divine, l'ennoblissement par la nature, le sacre d'en haut.